mar. Août 20th, 2019

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

Dopage, la double hypocrisie

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En fin de semaine dernière, à quelques encablures de la reprise des championnats nationaux après la trêve internationale et à quelques jours de matchs décisifs en Coupes d’Europe, Mediapart a fait le choix de publier deux articles très bien documentés sur la problématique du dopage dans le football – ce qui n’a pas manqué de susciter des retournements de veste d’une puissance phénoménale venant de certains de ceux qui affirmaient que les révélations de Mediapart et du consortium EIC n’avaient aucun intérêt. Par-delà cette versatilité, les révélations des Football Leaks sont venues remettre sur le devant de la scène l’un des grands tabous du foot et du sport en général, celui du dopage.

Evidemment, les questions de « dopage financier », de fraude fiscale et autres quotas ethniques constituent des sujets d’attention importants mais il me semble que, plus encore que ces sujets, la question du dopage est en quelque sorte un fil rouge qui suit l’évolution de ce sport. Des accusations de dopage du grand Parme aux dernières révélations sur Sergio Ramos et l’équipe de Russie en passant par les procès de la Juventus de Turin, la question du dopage a toujours été en filigrane du football, un peu comme une toile de fond toujours présente mais que personne n’ose réellement approcher de peur de soulever des débats très profonds. C’est précisément pour cette raison que les révélations de Mediapart viennent à mon sens rappeler une double hypocrisie à propos de cette question du dopage.

 

Selon que vous soyez puissants ou misérables…

 

C’est une constatation que nous avions déjà faite avec la question du Fair-Play Financier. Plus largement, si vous parcourez la série sur les Football Leaks, vous avez sans doute remarqué que je considérais que le football professionnel n’était pas un monde à part mais s’insérait pleinement dans la société à laquelle il appartient. En ce sens, il n’est pas étonnant de voir qu’au sein du foot, certains des grands et iniques principes qui régissent le système politico-économique actuellement en place sont présents. L’adage voulant que les instances soient fortes avec les faibles et faibles avec les fortes trouve encore sa résonnance avec la problématique du dopage.

Parce que, finalement, qu’a révélé Mediapart sinon que l’UEFA et la FIFA avaient plus ou moins protégé des puissants pris la main dans le sac du dopage. Même si les deux affaires varient, l’on retrouve, me semble-t-il, ce fil d’Ariane. Le cas de Sergio Ramos – et par extension celui du Real Madrid – symbolise effectivement à merveille cet effacement des organes de contrôle face à la puissance des mastodontes du Vieux-Continent. La même rengaine que nous avions vu à l’œuvre dans le cadre de la Super League ou du contournement du FPF se trouve présente dans le cas du dopage supposé du capitaine madrilène. Qu’a fait l’UEFA sinon étouffer une affaire de dopage lors d’une finale de la plus prestigieuse des compétitions qu’elle organise ? De la même manière, les agissements de la FIFA à l’égard du dopage d’Etat russe rejoigne le positionnement de l’UEFA face à Vladimir Poutine lorsque celui-ci a  mis la pression à l’instance pour éviter des sanctions aux clubs de son pays. Le fait que Gazprom soit l’un des plus gros financeurs de la FIFA n’est d’ailleurs assurément pas étranger à la mansuétude de l’instance suisse à l’égard des footballeurs soupçonnés de dopage.

 

La leçon de Bossuet

 

Si l’hypocrisie traitée en première partie parait relativement évidente, elle est selon moi la moins intéressante des deux hypocrisies révélées par ces affaires de dopage. « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ». Nul doute qu’au moment de prononcer cette phrase, Jacques-Bégnine Bossuet n’avait pas le football en tête. Pourtant, il me semble que ladite phrase illustre bien la situation dans laquelle nous nous trouvons vis-à-vis du dopage dans le football et si celle-ci est vraie, il y a de fortes chances qu’en tendant quelque peu l’oreille, nous entendions Dieu rire à gorge déployée de notre incohérence et de notre tartufferie. La charge peut paraitre violente, je la crois pourtant juste – et je m’inclus dans cette tartufferie généralisée.

Si l’on s’intéresse, en effet, à la raison invoquée par Sergio Ramos pour justifier l’utilisation de produits interdits, on se rend compte que cette justification soulève de nombreuses questions : c’est parce que le capitaine espagnol était blessé qu’il a utilisé des produits interdits et le médecin du club a alors affirmé s’être trompé dans les produits qu’il avait annoncés. Le cœur du problème se trouve dans cette question-là, l’usage thérapeutique de produits normalement considérés comme dopants. Si le cyclisme fait figure de triste exemple dans le domaine – Chris Froome étant assurément la caricature de cette dérive – le football n’échappe pas au fléau des autorisations d’usage thérapeutique, qui signifient dans le jargon l’autorisation d’utiliser un produit considéré comme dopant si une pathologie le justifie. Cela ouvre un autre débat sur la question du dopage : à partir de quel moment celui-ci commence-t-il ? Est-ce que jouer sous infiltration n’est pas finalement une forme de dopage dans la mesure où le corps est capable de faire ce qu’il ne devrait pas être capable d’effectuer sans soutien médical ? La tendance de ces dernières années est à un rallongement des saisons, à l’instauration de compétitions internationales pour qu’il n’y ait plus de matchs amicaux et, nous le voyons bien, lors des trêves internationales nombreux sont les personnes à attendre tels des junkies le retour du football de club. Mais cette dynamique à vouloir toujours plus de matchs à enjeux qui met à mal les organismes des footballeurs professionnels ne serait-elle pas la première origine du dopage ? Ne faudrait-il pas réfléchir plus globalement sur l’articulation des saisons et arrêter l’enchainement infernal de matchs ? Aussi longtemps que nous éviterons ces questions tout en déplorant les processus de dopage, nous entendrons le ricanement de Dieu en fond.

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