mar. Août 20th, 2019

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

Infantino et Platini, les Bellérophon du foot contemporain ?

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Derrière les révélations financières des Football Leaks – par financières j’entends celles qui concernent les questions de Fair-Play Financier et de contournement de celui-ci par certains des clubs les plus riches de la planète – se dressent deux visages au sein des instances de l’UEFA, les deux visages les plus puissants de l’institution au moment des différentes affaires. Je veux bien entendu parler de Gianni Infantino, devenu depuis, président de la toute puissante FIFA, et de Michel Platini qui rêvait alors presque tout haut de devenir le successeur de Josep Blatter à la tête de l’institution la plus puissante du foot mondial. Si ces deux noms se détachent parmi l’ensemble des révélations effectuées par Mediapart et ses partenaires de l’EIC, c’est précisément parce qu’ils sont ceux qui ont permis et avalisé les accords amiables entre l’instance européenne et les clubs fraudeurs.

En regardant l’action des deux personnalités les plus puissantes de l’UEFA à cette époque, l’on ne peut s’empêcher d’éprouver un profond sentiment de gâchis. Dans la longue histoire du football et de ses institutions, nombreux ont en effet été les dirigeants à vendre le football pour leur profit personnel – Joao Havelange faisant figure de symbole ultime. Les cas d’Infantino et Platini sont infiniment plus complexes puisqu’ils ont été à l’origine de la mise en place de ce Fair-Play Financier avant de le détricoter d’une certaine manière, se transformant en avatar de Pénélope qui tissait sa toile la journée avant de la défaire dans la nuit pour attendre le retour de son Ulysse. Comment expliquer cette position quelque peu schizophrène de la part des deux anciens pontes de l’UEFA ?

 

Pêché d’hybris ?

 

Dans la Grèce Antique, l’hybris désignait le pêché d’orgueil, de démesure. En somme l’hybris définissait bien souvent la pratique d’un humain qui s’était cru l’égal des Dieux et avait fini par subir un supplice divin en représailles. La mythologie grecque regorge de personnages illustrant cette notion, de Tantale à Prométhée en passant par Icare mais il me semble que Bellérophon est celui qui illustre le plus pertinemment le diptyque hybris-punition. Après avoir accompli de multiples exploits, Bellérophon se pensait digne de rejoindre les Dieux sur l’Olympe et enfourcha Pégase. C’était sans compter sur l’ire de Zeus qui envoya alors un taon piquer le cheval ailé et précipita ainsi Bellérophon dans un buisson d’épines pour le rendre aveugle et le contraindre à errer sur la Terre, en assistant à la mort de ses enfants.

Platini et Infantino pourraient bien avoir fait preuve d’hybris pour les clubs les plus riches du Vieux-Continent et vis-à-vis de l’UE ordolibérale prêchant à tout instant la libre circulation des capitaux. En mettant en place un mécanisme destiné à limité leurs arrangements financiers et l’investissement à fonds perdus, le binôme a, semble-t-il, tenté de se placer entre les forces de l’argent et le football. Cette mesure, bien que peu ambitieuse nous l’avons déjà vu, était intolérable pour des clubs bien conscients de leur puissance et qui feront payer cher cette hybris à Platini et Infantino en cherchant finalement à les humilier puisque, vidant le FPF de sa substance, ils ont nargué ses créateurs, les ont forcés à se dédire de manière quelque peu honteuse.

 

Biais de confirmation et fourches caudines

 

Parce que c’est bien là que réside toute la finesse du procédé utilisé, ne pas se contenter de punir mais humilier. Zeus aurait très bien pu se contenter de tuer Bellérophon, Tantale ou Prométhée comme il l’a fait avec Icare mais il a considéré qu’avant cela, il fallait une humiliation et une longue peine. Dans le cadre de notre binôme Infantino-Platini, l’humiliation est assurément le fait de les avoir forcés à souscrire des accords amiables qui les humiliaient en cela qu’ils ont été transformés en hypocrites un peu couards. Parce que finalement, si Platini avait assumé son échec qui lui en aurait réellement voulu ? S’il s’était présenté devant le foot européen en expliquant qu’il avait tenté de mettre en place le FPF mais que dans le cadre actuel des choses ceci n’était pas possible, le jugement aurait-il été aussi sévère sur sa personne ?

Comment dès lors expliquer son refus d’avoir effectué ce droit d’inventaire lucide et honnête ? Il me semble que l’on peut trouver une explication dans ce que l’on appelle le biais de confirmation ou le syndrome du chemin (path syndrom en version originale). Ceux-ci postulent, après avoir effectué diverses expériences, que l’être humain a souvent énormément de mal à se dédire une fois qu’il s’est engagé dans une direction. En ce sens, Platini et Infantino ont peut-être préféré être humiliés en privé mais ne pas avoir à publiquement affirmé qu’ils s’étaient trompés ou qu’ils n’avaient pas les moyens nécessaires à leurs ambitions régulatrices. En refusant de faire cette introspection publique, les deux larrons se sont condamnés à passer sous les fourches caudines du mur de l’argent. Il ne me parait pas exagéré, en effet, de faire référence à cette bataille militaire au cours de laquelle une armée romaine de 40 000 fut défaite par les Samnites qui, pour humilier l’armée romaine, l’obligea à passer sous leurs fourches symbolisant leur joug nouveau. Evidemment toute cette thèse repose sur l’hypothèse que Platini et Infantino aient été sincères au moment de mettre en place le FPF et n’aient pas organisé leur propre impuissance. Au regard de la position toute puissante d’Infantino aujourd’hui il semble permis d’en douter. Ponce-Pilate ou Bellérophon, à chacun d’en décider dans sa conscience.

 

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