mer. Juin 26th, 2019

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

Le traitement médiatique des Football Leaks, triste révélateur

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Depuis le lancement de la saison 2 des Football Leaks par Mediapart et ses partenaires européens, il flotte une atmosphère étrange dans le monde du football. Pris entre le déni et la crainte, celui-ci se débat mollement. Non pas parce qu’il n’a rien à se reprocher mais parce qu’il laisse le soin à ses VRP de luxe de le défendre ou plus assurément de ne pas l’attaquer. Les révélations en cascade de Mediapart – nous reviendrons plus tard dans ce papier sur les méthodes du média – auraient pu enclencher une prise de conscience globale, agir comme une sorte d’alerte pour un football devenu vassal complet des forces d’argent. Pourtant, rien de tout cela n’est advenu et il ne me parait pas exagéré de dire que le traitement des principaux médias sportifs français a joué un grand rôle dans cette apathie.

A l’exception notable du fichage ethnique réalisé par le PSG et du trafic de jeunes – nous reviendrons sur ses questions dans des prochains papiers – et qui a fait l’objet de Unes de L’Equipe, aucune des informations révélées par les Football Leaks n’a semblé suscité l’émoi parmi les rédactions spécialisées de ce pays. France Football est même allé jusqu’à faire un édito pour expliquer les raisons de sa non-couverture de ces infos pourtant centrales dans le football contemporain. Alors que l’EIC est en train de révéler certains des plus gros scandales de l’histoire du football, nombreux sont les journalistes spécialisés à jouer le rôle de chien de garde, de roquet prêt à bondir sur la rédaction de Mediapart. Il me semble que le traitement global de ces Football Leaks en dit très long.

 

 

Circulez, y a rien à voir

 

Voilà maintenant plusieurs jours que les rédactions spécialisées dans le football font le choix de ne pas réellement rebondir sur les révélations des Football Leaks. A base de « de toutes façons on le savait déjà » ou de « dans le fond ce n’est pas si grave », nombreux sont les journalistes foot de ce pays à faire preuve d’une morgue crasse en même temps que d’un mépris souverain à l’égard d’un travail d’investigation de longue haleine de la part des journalistes de Mediapart et de leurs confrères européens de l’EIC. En minimisant voire en cherchant à ridiculiser les révélations issues des Football Leaks les principaux médias sportifs du pays font sciemment le choix de garder les yeux grands fermés et, de facto, de participer à jeter un voile de suspicion sur des informations – pour être totalement juste, il faut ajouter que L’Equipe a traité de manière pertinente la question du fichage ethnique et de la traite des jeunes footballeurs, les révélations les plus graves des Football Leaks.

Par-delà l’arrogance folle avec laquelle ils prennent de haut les journalistes de Mediapart, les membres de cette caste participent sciemment à la préservation d’un ordre en place, font tout pour le verrouiller. Symboles de ces chiens de garde, Daniel Riolo et Pierre Ménès sont sans doute les plus vindicatifs. Tenants du déni et du mépris, les deux agitateurs des plateaux radio et télé expliquent à qui veut l’entendre que le travail de Mediapart n’est pas sérieux parce que les journalistes qui ont enquêté ne connaissent pas bien le monde du foot. Si la situation n’était pas si tragique, il serait très drôle de constater que l’énergumène du Canal Football Club a, à quelques mois d’intervalle, accusé les supporters marseillais d’être racistes avant de minimiser le fichage ethnique opéré par le PSG. Symboles de ces chiens de garde, Riolo et Ménès ne sont finalement que les révélateurs d’une double dynamique qui parcourt actuellement les rédactions spécialisées française : d’une part ce complexe d’infériorité de n’avoir jamais eu la culture de l’investigation et d’autre part la volonté farouche de ces médias de ne pas casser leur joujou qui leur rapporte tant d’argent. Comme l’explique avec maestria Michaël Hajdenberg dans  un billet de blog récent, « ces journalistes font partie de la grande famille du football. Ils peuvent faire semblant d’être franc, courageux, indépendants. Mais sur les sujets d’importance, on ne trahit pas sa famille ».

 

Les erreurs de Mediapart ?

 

Pour être juste dans la critique du traitement médiatique de ces Football Leaks, il faut selon moi également interroger le traitement qu’en fait Mediapart. Bien que salvateur et précieux, le travail du média en ligne mérite à mes yeux quelques critiques tant le traitement qui est fait de ces Football Leaks peut parasiter et brouiller l’ensemble du message. Je suis de ceux qui trouvent un intérêt dans l’ensemble ou presque des informations publiées par Mediapart à propos des Football Leaks. Je trouve pourtant que les journalistes du pure player auraient pu mieux mettre en valeur les révélations qu’ils ont faites en hiérarchisant sans doute mieux les informations. Il est évident que l’attaque des Ménès, Riolo et de leurs avatars fleure bon la démagogie et le mépris mais il peut être pertinent de se demander si le fait que les journalistes de Mediapart ne soient pas des spécialistes foot n’est pas la cause d’une hiérarchisation parfois bancale de l’information qui finit par noyer les informations cruciales dans des révélations un peu tapageuses et pas forcément pertinentes.

Nous avions déjà remarqué cette propension à tout mettre sur le même plan lors de la saison 1 des Football Leaks et nous voyons le même procédé – dommageable – se mettre en place cette année. A ce titre, l’exemple de  l’article sur Mbappe fait figure d’exemple idoine. Annoncé à grands renforts de communication, ledit article traitant du joueur français le plus cher de l’histoire du football ne révèle finalement pas grand-chose sur Mbappe lui-même mais bien plus sur les coulisses de son transfert entre fraude fiscale et commission généreuse pour Jorge Mendes. Il est dommage de noyer des informations aussi importantes dans les clauses du contrat du jeune prodige qui, finalement, ne concerne que lui et son club dans la mesure où s’il parvient à obtenir un salaire très avantageux et des clauses généreuses il n’y a pas d’illégalité. Il est ainsi dommage de titrer sur Mbappe alors que les véritables révélations concernent bien plus Monaco. Cet exemple illustre bien la difficulté de traiter ces révélations dans un pays où les principaux médias sportifs ont décidé d’adopter la stratégie du déni. Sans doute un traitement médiatique parfait aurait nécessité la synthèse de l’investigation de Mediapart et de la connaissance accrue des spécialistes football. En l’absence d’une telle synthèse et en présence de chiens de garde aussi médiocres qu’agressifs, c’est d’un soutien, critique certes, mais tout de même présent dont ont besoin Mediapart et ses journalistes face à la meute enragée à laquelle ils font face.

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