lun. Août 19th, 2019

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

Paradis fiscaux, le nœud gordien

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Au fil des révélations des Football Leaks nous voyons progressivement se dessiner sous nos yeux le tableau d’un football professionnel malade. Si la question du fichage ethnique ainsi que celle de la traite des jeunes footballeurs constituent assurément les parties les plus cyniques en même temps que sales de la maladie qui frappe le foot, le pourrissement de ce sport par l’argent figure également en bonne place des raisons qui font que l’on peut s’inquiéter pour lui. Alors bien sûr, le constat n’est pas nouveau, la libéralisation du football, conséquence de l’arrêt Bosman, a commencé il y a bien des années. Toutefois, nous voyons là encore avec les révélations de cet automne que les dérives du capitalisme néolibéral financiarisé ont pollué le football et que les paradis fiscaux occupent une place de choix dans l’économie du foot.

Il est souvent de bon ton dans les journaux télévisés ou toutes les émissions un peu généralistes mais qui s’attaquent au football de définir ce domaine comme un secteur devenu complètement fou, en rupture avec l’économie réelle. L’hyperinflation dans les transferts sert pourtant de cache-sexe bien ridicule à ce qui se produit en réalité. Loin d’être touché par des dérives qui lui sont propres, le football professionnel est pleinement ancré dans la société à laquelle il appartient. En adoptant les codes, les méthodes et les circuits du capitalisme prédateur qui régit la société, le football professionnel a fait des paradis fiscaux le pivot de son fonctionnement.

 

Pas vu, pas pris

 

C’est l’un des sujets majeurs traités dans la saison 1 des Football Leaks, celui de la fraude fiscale de nombreuses stars du ballon rond. Les révélations de cette année sont moins centrées sur cette question, nous y reviendrons, mais nous constatons tout de même que dans le cas de Ngolo Kanté, le joueur de Chelsea a créé une société à Jersey qui est un paradis fiscal pour toucher une partie de son salaire en revenus publicitaires et donc ne pas être taxés dessus. S’il s’est ravisé au vu des révélations sur les stars rattrapées par le Fisc, le cas du chouchou des supporters français illustre bien à quel point les paradis fiscaux font désormais partie intégrante de la vie des footballeurs.

Il est effectivement clair que l’avidité de certains d’entre eux, couplée à leur voracité jamais rassasiée, induit nécessairement l’usage de paradis fiscaux pour contourner la fiscalité des pays dans lesquels ils jouent. On se souvient de Cristiano Ronaldo et de son montage complexe pour payer le moins d’impôts possibles en Espagne par le biais de sociétés écrans aux Iles Vierges Britanniques notamment. A y regarder de plus près, l’utilisation des paradis fiscaux par certains joueurs de foot ressemblent à s’y méprendre aux révélations des Panama Papers qui nous apprenaient que de nombreuses personnes avaient fait ouvrir des sociétés écrans tenues par des hommes de paille pour parvenir à se soustraire à leurs obligations fiscales. Nous le voyons bien, le football est loin d’être une exception et les paradis fiscaux sont désormais une clé de voûte primordiale de son économie.

Les liaisons dangereuses

 

Toutefois, l’analyse devient vraiment intéressante dès lors que l’on accepte de prendre un peu de hauteur et de penser les choses dans leur globalité. Pour être provocant, l’on pourrait dire que la fraude fiscale des joueurs stars est en réalité un mal bénin si on le compare à des utilisations bien plus nocives des paradis fiscaux. C’est au niveau systémique que ceux-ci prennent une importance toute particulière. Il y a évidemment la question de la tierce propriété (TPO) supposément interdite par la FIFA mais qui utilisait évidemment et abondamment ces zones de non-droit fiscal pour opérer. Parce que le principal intérêt des paradis fiscaux n’est pas tant de payer moins d’impôts. L’apport le plus important et donc le plus néfaste réside assurément dans l’anonymat que ceux-ci permettent.

C’est précisément sur ce point que la situation est la plus dramatique et la plus alarmante. En permettant à des personnes de se dissimuler derrière des sociétés écrans possédées par d’autres sociétés écrans etc., les paradis fiscaux permettent finalement à n’importe qui de tirer les ficelles sans avoir à s’afficher en pleine lumière. Dans le cadre des Football Leaks de cet automne, l’on pense évidemment à  l’AS Monaco ou à  Manchester City dont les propriétaires payaient les sponsors via ces montages complexes au travers de holdings toutes plus nébuleuses les unes que les autres, ce qui leur garantissait un anonymat jusqu’au jour où une erreur soit commise. Mais plus largement le problème des paradis fiscaux peut trouver un écho dans la détention d’un club. A partir du moment où la holding qui possède in fine un club se situe dans un paradis fiscal au beau milieu d’un jeu de poupées russes, il devient quasiment impossible de connaitre avec certitude l’identité du propriétaire d’un club. Le LOSC est un exemple idoine de cette situation en cela que le club est détenu par une succession de holdings immatriculées dans des paradis fiscaux si bien qu’il est impossible de savoir avec certitude si Gérard Lopez est effectivement le propriétaire du club. Peu avant le rachat du LOSC, c’est l’OM qui a été racheté par Frank McCourt. Le propriétaire américain de l’OM a lui aussi décidé d’immatriculer sa holding dans un paradis fiscal, américain celui-là, le Delaware. Nous le voyons bien, les paradis fiscaux sont à la fois le symptôme et la cause d’un football devenu malade.

 

Ce poison s’est répandu sur toute la planète et continue de se répandre. Il est aussi illusoire d’appeler à une régulation de ces pratiques qu’à une moralisation du capitalisme pour la simple et bonne raison que le principe même des paradis fiscaux réside dans cette dérégulation folle. Etant donné à quel point la gangrène est profonde, il me parait nécessaire, si l’on veut lutter contre ces montages nébuleux, d’accepter des solutions radicales. Le football parait bel et bien en crise dans tous les sens du terme. L’étymologie du terme crise est en effet double. Découlant du latin crisis, elle désigne la manifestation d’une affliction grave et, à n’en pas douter, la crise du football est le révélateur d’une telle affliction. Le deuxième sens du mot crise nous provient de son étymologie grecque, krisis, qui signifiait le jugement. La crise est donc le moment du choix par excellence. Arrivés à la croisée des chemins, il va nous falloir faire des choix radicaux, à commencer par trancher le nœud gordien que représentent les paradis fiscaux.

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