ven. Déc 13th, 2019

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

Escobar Football Club

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40%. C’est la proportion de colombiens qui faisait de la qualification de l’équipe nationale pour la Coupe du Monde italienne l’évènement le plus marquant de l’année 1989, selon un sondage du magazine Credencial. Derrière lui, l’assassinat du candidat à la présidence Luis Galan et la guerre contre les narco-traffiquants ne dépassent alors même pas les 20% … Pourtant, ce football colombien n’échappait pas non plus aux cartels, loin de là.

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S’ACHETER UNE IMAGE

Dans les années 80, la Colombie est un pays marqué par la pauvreté où le football est un échappatoire pour bon nombre de gamins. Sauf que malgré cet engouement, le championnat local peine à décoller, tout comme l’équipe nationale qui ne parvient même plus à se qualifier en Coupe du Monde. Une décennie plus tard, les cafeteros ont pourtant atteint les sommets, au point de faire figure de sérieux outsiders lors du Mondial 1994, le tout en en jouant un des jeux les plus léchés au monde. Le championnat local lui, est parvenu à conserver ses meilleurs joueurs, et même à attirer des gloires internationales. Une période qui coïncide curieusement avec l’apogée des narcos …

Deux grands cartels s’opposent alors depuis plusieurs années. D’un côté celui de Cali, de l’autre celui de Medellin du mythique Pablo Escobar, qui contrôle une bonne partie du trafic de cocaïne vers les Etats-Unis, au point même de figurer parmi les dix plus grandes fortunes mondiales. Et en plus de cette concurrence « commerciale », les cartels vont aussi rapidement se disputer la suprématie footballistique en Colombie. Ainsi, comme une bonne partie de la société colombienne, le football n’échappe par à leur mainmise, il s’avère même bien utile pour eux. Les places étant payées en cash, les matchs sont un moyen commode de blanchir l’argent de leurs revenus illégaux, parfois au point de doubler le bénéfice déclaré par la billetterie. Mais surtout, le football étant une obsession nationale, les cartels y voient aussi un moyen d’influencer l’opinion publique, et les grand narcos n’hésitent d’ailleurs pas à s’afficher aux côtés des meilleurs joueurs pour faire démonstration de leur puissance.

Ainsi, si officiellement, les clubs n’ont rien à voir avec les cartels, officieusement il n’en est rien. En 1990, la police découvre ainsi des centaines de documents prouvant que le baron de la drogue José “El Mexicano” Gacha, tué huit ans plus tôt, avait investit massivement dans le bien nommé club de Millonarios de Bogota. Comme lui, les frères Rodriguez Orejuela, à la tête du cartel de Cali, disposaient de l’America selon leur bon vouloir, tandis que leurs lieutenants géraient eux le club de Santa Fe. Enfin, Escobar possédait lui en douce les deux clubs de sa ville de Medellin, le Deportivo et surtout le Nacional. Tous tentent ainsi de s’acheter une image, aussi bien directement auprès des supporters que des très influents joueurs.

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En 1997, alors que la Colombie vient de se qualifier péniblement pour le mondial en France, son attaquant star Antony de Avila, qui vient de marquer le but décisif, dérape en direct à la télévision. Son but, il le dédie en effet « à ceux qui ont été privé de leurs libertés, plus spécialement Miguel et Gilberto Rodriguez », les barons de la drogue qui dirigeaient en douce l’America Cali … Il considérait avoir une dette envers eux, qui ont joué un rôle fondamental dans sa carrière professionnelle, l’ayant découvert quand il jouait dans un quartier défavorisé de la ville. S’acheter une humanité auprès du grand public, histoire de faire oublier leurs bains de sang et la violence quotidienne, tel semble être l’objectif d’un grand nombre de narcos. Escobar d’ailleurs, n’est pas en reste. Au lendemain de la victoire de son Nacional lors de la Copa Libertadores en 1989, il invite tous les joueurs dans une de ses luxueuses propriété, son cousin Jaime Gaviria témoignant que “pour Pablo, les joueurs n’étaient pas des produits, ils étaient ses amis. Ca allait au delà de l’argent. Il voulait que les joueurs soient heureux”. D’ailleurs, avec El Mexicano, ils n’hésitent à s’organiser des matchs « privés », faisant venir à coup de millions de dollar leurs joueurs préférés dans leurs luxueuses villas.

La personnalité contestée des narcos, et notamment d’Escobar se retrouve d’ailleurs dans sa vision du football. Meurtrier pour les uns, bienfaiteur pour les autres. Car s’il a menacé, corrompu et fait assassiner des acteurs du foot, il est impossible d’ignorer toutes ses œuvres caritatives, pour s’attacher le soutien populaire en combattant la pauvreté. D’ailleurs, dans les complexes qu’il fait construire dans les quartiers pauvres de Medellin, on retrouve très souvent des terrains de football sur lesquels commenceront nombre de gloires nationales issues de familles pauvres. L’international Luis Fernando “Chonto” Herrera, un enfant de ces quartiers, témoignera ainsi que “la communauté entière y venait pour oublier ses soucis”. En Colombie, le foot a donc longtemps servi d’échappatoire pour ces jeunes des quartiers défavorisés, qui jouent bien souvent sur des terrains … financés par les mêmes cartels en grande partie responsables des maux du pays. Entre cette nouvelle génération de jeunes joueurs et les fonds investis dans les clubs, le foot colombien connaît alors un âge d’or aussi soudain qu’impressionnant.

ET PABLO M’A DIT « LA COLOMBIE A MARQUE » …

Le football commence même à concurrencer la cocaïne dans l’imaginaire collectif de la Colombie. Pourtant, il reste bel et bien dépendant du trafic de drogue, aussi bien au point de vue des clubs que de la sélection nationale. L’écrivain Juan Gabriel Vasquez résume parfaitement l’époque “Le football est un élément essentiel de l’unité nationale. L’importance que le football a eu pour la Colombie ne s’est pas toujours reflété dans les résultats à l’échelle internationale […] Dans les années 80, les cartels de Medellin et de Cali avaient commencé à investir dans le football parce qu’ils adoraient ce sport”. Pendant près de 15 ans, les narcos feront ainsi s’élever le foot colombien des tréfonds de l’Amérique du Sud au peloton de tête du classement FIFA …

Du jamais vu en Colombie. Avec les narcos pour financer grassement les clubs, le championnat local parvient enfin à retenir ses meilleurs joueurs et attire même des gloires continentales. Escobar aurait investi des millions de dollars dans son Nacional Medellin, dont il assiste très souvent aux matchs alors même qu’il est pourchassé par la police colombienne. Et les résultats ne se font pas attendre : une Copa Libertadores (la première pour un club colombien), une Coupe intercontinentale, 3 championnats nationaux … Sur la scène local, seuls les rivaux de l’America Cali peuvent véritablement rivaliser dans les années 80, glanant 7 titres en moins de seulement 11 ans. En février 1980, il se murmure même que le club est tout prêt de signer un certain Diego Maradona … Il est avéré que les dirigeants du cartel ont déjeuné avec El Pibe de Oro, et Orejuela aurait même proposé 3 millions de dollar pour s’attacher ses services. L’argentin aurait même accepté avant que son agent ne prétexte une meilleure offre venue d’Europe pour faire capoter l’affaire.

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Maradona à gauche, Miguel Rodriguez Orejuela au milieu à droite

Grâce à l’argent sale, les équipes, encouragées à dépenser sans compter, se permettent donc d’offrir des salaires astronomiques à leurs joueurs. Quelques années plus tard, avec la chute des grands narcos, l’argent arrêtera d’entrer laissant les clubs avec des dettes considérables … Mais encore plus que les clubs, la sélection nationale fait elle aussi l’objet de la plus grande attention de la part d’un des narcos : Pablo Escobar.

Cette sélection revenue de nulle part à la fin des années 80 et au début des années 90, commence à faire peur sur la scène internationale. En septembre 1993, les cafeteros se rendent en Argentine avec l’occasion rêvée de se qualifier pour un second mondial consécutif aux Etats-Unis, et vont réaliser un des exploits les plus retentissant du continent. Accueillis à Buenos Aires sous les « drugs dealers » des supporters argentins, cela ne les empêche pas quelques heures plus tard d’infliger un 5-0 historique à l’Albiceleste et de sortir cette fois ci, sous les hourras du public … Notre pays est très fier de vous. Vous avez donné une bonne image de la Colombie” dira d’ailleurs le président César Gaviria à l’occasion d’une conversation téléphonique avec l’attaquant Faustino Asprilla. Le football, véritable fierté nationale, éclipse petit à petit la drogue et les violences. Le pays s’arête à chaque match de la sélection, guerilleros et militaires la regarde cote à cote pendant des cessez le feu de 90 minutes. Sauf qu’elle aussi doit beaucoup aux narcos, et Escobar n’est jamais très loin.

Il en est clairement l’un des plus grands fans, comme le racontera John Jairo Velasquez, dit “Popeye”, un de ses plus fidèles lieutenants “On fuyait depuis 15 jours, et à un moment, je me suis retrouvé seul avec Pablo. On a sauté dans un fossé pour se cacher et il a sorti sa radio portable. Je pouvais sentir les troupes se rapprocher, je flippais. Pablo s’est tourné pour me parler. J’ai pensé qu’ils nous avaient trouvé et j’ai chargé mon pistolet. Et Pablo m’a dit “la Colombie a marqué”. Mais sa plus grande preuve d’amour envers sa sélection reste son action pendant sa période d’incarcération dans la « Catedral », prison qu’il avait lui même fait construire avec toutes les commodités nécessaires, y compris un terrain de football. Il y fait rapidement inviter son grand pote René Higuita, idole du Nacional et des cafeteros ! Cela provoquera la colère des dirigeants politiques colombiens, qui feront même incarcérer leur star pendant 7 longs mois en prétextant en histoire de kidnapping (il aurait transporté la rançon visant à délivrer la fille d’un narco notoire). Il ratera par la même occasion la Coupe du Monde 94. Son sélectionneur Francisco Maturana, n’en démordra pas “Il a été bête de faire ça devant les journalistes”. Parce qu’en effet, tous les autres joueurs ont visité Escobar, mais en étant bien plus discrets … “Une fois, on a même fait un match sur le terrain que Pablo avait construit. Il avait demandé que tous les joueurs de la sélection viennent faire un match contre ses amis et lui” rajoute t-il. Parmi les autres invités sur la pelouse de la prison ? Les rumeurs annoncent Maradona, et Carlos Bilardo …

CATEDRAL

Ironiquement, l’année 1994 sera fatale pour le football colombien, et pour Pablo Escobar. Ce dernier trouve la mort en décembre de l’année précédente, pendant que les cafeteros ne parviennent pas à sortir d’une poule pourtant abordable lors d’une coupe du Monde où ils faisaient figure de sérieux outsiders. Et pied de nez total aux narcos, c’est une défaite contre les Etats-Unis qui met fin à leurs derniers espoirs … 10 jours après leur retour au pays, Andrès Escobar, défenseur star de cette sélection qui s’apprêtait à s’engager avec le Milan AC, mais malheureux buteur contre son camps lors de la défaite fatale, se fait buter à la sortie d’un bar de Medellin. Les motifs de l’assassinat restent encore aujourd’hui assez flous, mais n’en demeure pas moins que le tireur n’est autre que le garde du corps des frères Gallon, d’autres narcos reconnus … Ses funérailles regroupent plus de 120 000 personnes, y compris le président Gaviria. Son ministre de l’intérieur, Humberto de la Calle, y déclarera notamment “Le problème de la Colombie, c’est que le football n’y est plus un sport visiblement, mais une question de vie ou de mort”.

AUX ARMES

Entre corruption, intimidation et violence, la gestion du football colombien par les narcos ne diffère guère de leurs affaires ordinaires … De manière anonyme, un joueur confiera un jour à la presse “Le football dans ce pays est un business sordide, il reflète complètement la culture. Il est possédé par les cartels, géré par les cartels, et maintenant il se dispute entre les membres des cartels. Même pendant la Coupe du Monde. Spécialement pendant la Coupe du Monde. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point le jeu est putride ici”. Et gare à ceux qui osent remettre en cause la mainmise des cartels sur le foot. En 1983, le ministre de la justice, Rodrigo Lara Bonilla, déclarait que la majorité des 15 clubs professionnels colombiens avaient reçu de l’argent des trafiquants, tout en annonçant le lancement d’une enquête sur ce « narco-football ». Moins d’un an plus tard, il était assassiné.

« Plata o plomo », « l’argent ou le plomb », voilà comment fonctionnent alors les narcos, y compris dans le football. Les premiers visés ? Les arbitres. En novembre 1988, l’un d’entre eux, Armando Perez, 46 ans, était enlevé par des hommes armés qui le battent au point de frôler la mort. Après 24 heures de captivité, il racontera à la police qu’il a reçu un coup de fil anonyme lui conseillant fermement de « faire passer le message qu’on éliminerait n’importe quel arbitre qui sifflera au mauvais moment ». Les Millonarios de Gacha remporteront le championnat quelques jours plus tard … Mais l’année suivante, Escobar fera encore plus plonger le foot colombien dans l’horreur.

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Les rencontres entre les clubs de Cali et de Medellin sont alors à haut risque, les deux cartels se disputant la domination à la fois du marché de la drogue et du foot national. Autant dire qu’en 1989, quand Alvaro Ortega, un des meilleurs arbitres du pays, ose prendre une décision contestée permettant à l’America de décrocher un match nul contre le Deportivo … Le lendemain du match, il est abattu devant son hôtel Pablo nous a demandé de trouver l’arbitre et de le tuer” confiera Popeye des années plus tard. Dans la foulée du meurtre, un homme se présentant comme l’un des assassins appelle même un journaliste pour prévenir que si un arbitre « se comporte mal », il connaîtra le même sort « Ecoutez, je vais pas vous donner des noms, mais nous et nos patrons avons perdu beaucoup d’argent parce que le résultat de Deportivo Medellin-America n’était pas juste ». Sous le choc, le gouvernement décide même d’annuler la suite de la saison. La violence et les intimidations ne se limiteront d’ailleurs pas au championnat local. Plusieurs arbitres reconnaîtront avoir été approchés par les cartels avant des matchs de Copa Libertadores.

Et que dire des joueurs de la sélection lors du mondial 1994. Après la défaite initiale contre la Roumanie, Maturana annoncera ainsi lui même au génial Freddy Rincon que son frère vient de se faire assassiner. Si bien qu’avant le match décisif contre les Etats-Unis, toutes les familles des joueurs sont sous protection de la police. Ce même Rincon est aujourd’hui recherché … pour trafic de drogues. L’atmosphère est devenu irrespirable, et c’est dans le sang que ce narco-football connaîtra la fin de son âge d’or cette même année 1994, avec la mort des « deux Escobar ». “Les morts de Pablo Escobar et de Andrès Escobar marquent la fin des années glorieuses du foot colombien”, confirme même Jaime Gaviria, le cousin du patron du cartel de Medellin. Une fin inévitable pour beaucoup “L’argent de la drogue, le prix du sang, même s’ils peuvent amener un succès temporaire, un jour, cela se termine inévitablement en tragédie” écrit le journaliste Cesar Mauricio Velasquez.

Le point de non retour a été atteint, il est devenu trop risqué de blanchir de l’argent à travers des clubs. Et sans la perfusion des fonds des cartels, la plupart des clubs commencèrent à péricliter … En 2010, pas moins de 12 équipes étaient encore au bord du dépôt de bilan. Mais le football colombien aura longtemps du mal à se débarasser de cette image, et pour peu, au lieu de laver leur réputation, certaines équipes auraient encore des liens avec les cartels. En 2011, The Economist révélait en effet que le club de Santa Fé aurait servit à blanchir plus de 160 millions de dollars pour le compte du cartel de Norte del Valle, l’un des plus puissants du pays.

via l’Archives Sporting Club

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