mer. Juil 15th, 2020

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Mais on le dit quand même

Football apolitique, par-delà le mythe (7): Tifos, l’art du collectif

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Portrait de Félix Fénéon – Paul Signac

Parmi les éléments les plus caractéristiques du mouvement ultra, aux côtés des fumigènes et des bâches de groupes de supporters on retrouve bien évidemment les tifos. Si la définition de ce qu’est un groupe ultra ne saurait se résumer en quelques mots, l’animation des tribunes figure haut dans la liste de ce qui caractérise l’action des ultras dans un stade. Les chants ou les fumigènes participent bien évidemment de cette animation mais il me semble que le tifo est ce qui marque peut-être le plus tant la personne qui ne suit le foot qu’occasionnellement – les communications des ligues axent souvent sur ces animations en tribune – que pour celle qui est assidue voire se rend régulièrement au stade.

Si les tifos figurent en bonne place de l’identité ultra c’est, à mes yeux, parce qu’ils sont symboliques de toute une mentalité et surtout d’une manière d’agir. Le symbole, dans sa définition première, est ce qui renvoie à autre chose qu’à lui-même et, par définition, le tifo convoque tout un imaginaire. Le terme possède également une autre définition si on s’intéresse à son étymologie. Le symbolon de la Grèce antique était ce qui réunissait des différentes personnes. C’est aussi dans cette optique que les tifos (je m’intéresserai dans ce billet principalement aux tifos réalisés à l’aide d’associations de feuilles) me paraissent être de merveilleux symboles de la culture ultra.

Avant le tifo

Pour le grand public, les tifos se résument à ces feuilles (ou ces voiles) brandies au moment de l’entrée des joueurs. Ce sont par ces images que les Ultras sont principalement connus. Parfois critiqués mais bien plus souvent admirés, les tifos sont également une manière de démontrer sa créativité et d’honorer sa place dans le monde du football. Il n’est d’ailleurs guère surprenant qu’assez régulièrement le spectacle en tribunes soit plus commenté que le match se déroulant sur le terrain. Pour arriver à un tel résultat, les membres les plus engagés dans les différents groupes consacrent temps et énergie pour préparer ce spectacle.

C’est effectivement l’un des points que l’on peut rapidement oublier si l’on n’est pas coutumier de ce monde, de cette culture devrait-on dire. Afin qu’un stade se pare de motifs magnifiques, des petites mains doivent travailler des jours – voire des semaines selon l’ampleur du tifo – pour préparer les feuilles (le plus souvent dans les locaux des groupes) mais aussi les disposer bien des heures avant le début des matchs dans les tribunes. Tout ce travail de l’ombre qui n’est que rarement mis en lumière est pourtant indispensable au spectacle des tribunes. Sans ces personnes qui travaillent collectivement sans compter, aucun tifo ne pourrait voir le jour. C’est en ce sens que les tifos sont symboliques de cette culture si souvent dénigrée en cela qu’ils font écho à tous les sacrifices, à tout le temps et à toute l’énergie que donnent celles et ceux qui préparent les animations et se déplacent pour encourager leur équipe.

Le néo-pointillisme ?

Ce travail collectif dans la préparation des tifos trouve bien évidemment son écho dans l’animation de la tribune au moment de déployer lesdits tifos. Les consignes données quelques minutes avant le brandissement des feuilles sont effectivement là pour que tout se passe au mieux et, selon moi, il n’est pas exagéré de voir dans les tifos une forme de réminiscence du pointillisme. Né à la fin du XIXème siècle, ce courant artistique (qui a d’abord été appelé néo-impressionnisme) principalement porté par Seurat et Signac a marqué une rupture relativement nette avec ce qui pouvait se faire avant dans la peinture. Comme son nom l’indique, les tableaux sont une addition de points qui ne donnent la pleine mesure de ce qu’ils représentent qu’à la condition de se situer à une certaine distance de la toile.

De la même manière que sans prise de recul il est impossible de comprendre un tableau pointilliste, un tifo ne prend sens que si on le regarde d’assez loin. Chaque feuille brandie ne vaut pas par elle-même mais par l’ensemble dans lequel elle s’insère. Le symbolon est sans doute là et renvoie également au chœur constitué par la tribune lorsqu’un chant est entonné. Le tout est plus grand que la somme des parties, c’est cette conviction profonde qui a guidé un certain nombre de peintres pointillistes et leur principal promoteur, Félix Fénéon. Le pointillisme, pour beaucoup, faisait effectivement écho à l’anarchisme et au socialisme, modèles politiques dans lesquels le collectif est plus important que la somme des individus. De là à voir le tifo comme tableau des temps modernes, il n’y a qu’un pas.

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