ven. Jan 24th, 2020

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Mais on le dit quand même

Brésil et football, aux origines d’une romance

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Le football moderne tel qu’on le pratique de nos jours, est né en Angleterre. Et pourtant, le pays qu’on considère comme celui du football se trouve à près de 9000km du royaume albion. De la grisaille de Londres aux plages de Rio, de la fraîcheur de Southampton à la moiteur de Sao Paulo, des immigrés écossais aux travailleurs noirs, retour sur l’établissement d’un culte.

 

Comme dans la plupart des pays, ce sont ainsi des immigrés de sa Majesté qui diffusèrent le football de l’autre côté de l’atlantique. D’ailleurs, à première vue, celui qu’on considère comme le père du football brésilien n’a rien de brésilien … Charles Miller est le fils d’un ingénieur écossais, qui découvrit la football dans les années 1880 lors de ses études à Southampton. Sauf que Miller est né à Sao Paulo, pendant que son père travaillait pour une grande compagnie de chemin de fer, la Sao Paulo Railway Company. La communauté britannique était alors omniprésente dans la principale ville de Brésil.

Charles Miller, à Southampton

 

La ressource phare du pays était alors encore le café, qu’elle exporte partout dans le monde. L’industrie bénéficie donc bien largement des progrès de la Révolution industrielle, le transport ferroviaire faisant désormais la liaison entre les grands pôles cafetiers, et amène avec lui une multitude de cerveaux étrangers, ingénieurs et architectes. Bien souvent d’ailleurs, ces derniers sont anglais. Les liens entre les deux pays sont historiques, puisque depuis la fuite de la cour portugaise devant les armées de Napoléon, et son exil à Rio en 1808, Brésil et Angleterre sont des alliés aussi biens politiques qu’économiques. L’importante immigration anglaise y apporte d’ailleurs également son mode de vie, ses loisirs : courses hippiques, aviron …

 

Miller fait partie de cette seconde génération d’expatriés. Né en 1874, il est envoyé dès ses 10 ans dans une école de Southampton, où il découvre ce jeune sport, le football. Visiblement, il y excelle, on le dit buteur, dribbleur, rapide, excellent joueur de tête … Il évolue même dans l’équipe de la ville, aujourd’hui en Premier League, dans la sélection du Hampshire, et dans une équipe londonienne réputée et au nom évocateur, les Corinthians. Mais le football est encore loin d’être un métier. A sa majorité, il retourne donc au Brésil dans les traces de son père, mais prend soin, selon la légende, de ramener dans ses valises deux ballons, une pompe, des maillots, des crampons et les règles du jeu.

 

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Le Sao Paulo Athletic Club en 1904

Quelques mois après son retour, le 14 avril 1895, il organise ce qui est considéré comme le tout premier match de football de l’histoire du Brésil, dans sa ville natale : une rencontre corpo, entre sa Sao Paulo Railway Company et la Gas Company de Sao Paulo . “Par une froide journée de l’automne 1895, j’ai réuni quelques amis et je leur ai proposé de disputer une partie de football. A lui seul, ce nom était déjà une curiosité. A l’époque, on ne connaissait que le cricket”, racontera Miller peu avant sa mort, en 1953. Pour l’anecdote, son équipe s’imposa 4-2, devant une dizaine de spectateurs. Les débuts de ce nouveau sport sont ainsi relativement poussifs, partant de rien, comme en témoigne l’historien John Mills, son biographe : “En arrivant au Brésil en 1894, Miller a été surpris de découvrir que personne n’avait entendu parler du football. A l’époque, les contacts entre les nations étaient relativement nombreux. Formalisé en 1863, le football avait déjà conquis l’Europe depuis longtemps à cette époque”.

 

 

En 1898, c’est donc au sein d’un club omnisport de la communauté britannique, le Sao Paulo Athletic Club, que Miller met finalement sur pied la première équipe du Brésil. Le football reste alors le sport de cette élite étrangère, si bien qu’en 1902, quand voit le jour le premier Campeonato Paulista, les quatre clubs qui se disputent le titre ont été fondés par des immigrés, aussi bien britanniques qu’allemands. Le cosmopolitisme de Sao Paulo fut certainement un ingrédient clé dans le développement du football. Ailleurs au Brésil aussi, ce sont également des expatriés qui lancent des clubs devenus aujourd’hui historiques.

 

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Fluminense en 1903

A Rio, en 1897, c’est Oscar Cox, fils d’un diplomate anglais de retour de ses études en Suisse, qui tient le même rôle que Miller. En 1902, il fonde un le premier club véritablement brésilien, réunissant pour la plupart des jeunes bourgeois et aristocrates locaux : Fluminense est né. Jusqu’aux années 30 d’ailleurs, “Flu” restera un club interdit aux joueurs noirs, le club des classes aisées. Dix ans plus tard, suite à une scission au sein du club, c’est au tour de Flamengo de faire son apparition, logiquement pendant longtemps assimilé aux classes populaires, et avec lequel naquit un des derbys les plus bouillants au monde. Mais le foot brésilien reste donc encore une affaire de communautés : les immigrés italiens à Palmeiras, les allemands à Porto Alegre …

 

Toutefois, l’élitisme du football va petit à petit s’estomper. Dans la toute jeune République brésilienne, on voit dans ce sport un moyen de cimenter l’ensemble de la nation. Et sur le plan du football, le cosmopolitisme du pays va encore avoir son influence. En 1910, les Corinthians, l’ancienne équipe de Miller, réalisent une tournée à Rio puis Sao Paulo, où la communauté anglaise reste prépondérante. Sur le terrain, ils ne font qu’une bouchée des équipes locales, de quoi impressionner quelques brésiliens travaillant dans les chemins de fer. Sauf que cette fois ci, ce ne sont pas des ingénieurs, mais de simples ouvriers issus de différentes communautés, qui mettent sur pied quelques semaines plus tard le mythique Sport Club Corinthians Paulista. Sa devise ? “L’équipe du peuple, par le peuple et pour le peuple”. Le football allait désormais conquérir l’ensemble de la société brésilienne.

 

Le premier match de la sélection brésilienne, en 1914 contre Exeter

Il existe toutefois des versions différentes, selon lesquelles le football aurait été dès ses débuts au Brésil, une sport populaire. Un chercheur écossais évoquait ainsi dans les années 2010, un certain Tom Donohue, ouvrier dans le textile dans la banlieue de Rio, qui aurait fait disputer le premier match sur le territoire quelques mois avant Miller. D’autres avancent même l’hypothèse d’une rencontre disputée sur une plage de Rio dès 1874 … Mais quoi qu’il en soit, le football brésilien resta donc pendant longtemps, un divertissement pour la haute société.

L’histoire du football brésilien n’a pas commencé avec la finale de 1950. D’un phénomène essentiellement aristocratique et étranger, il lui aura fallu une quinzaine d’années pour s’installer dans l’ensemble des classes sociales. Entre Rio et Sao Paulo, les fêtards cariocas et les travailleurs paulistas, le foot brésilien résulte d’une véritable alchimie dans laquelle un grand nombre d’histoires sont venues se mêler pour donner au jeu une forme atypique. Un style qui résulterait d’une tradition brésilienne bien ancienne, celle de la capoeira, cet art martial sans contact pratiqué par les esclaves, basé avant tout sur l’instinct et la souplesse, mais aussi de cette emprunte européenne qui a lancé le football dans un pays cosmopolite, il y a près d’un siècle et demi .

 

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