lun. Déc 16th, 2019

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Mais on le dit quand même

La troisième équipe d’Allemagne

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Pendant près de 40 ans, l’Allemagne fut divisée entre Est et Ouest. Deux nations, deux équipes de football différentes. Deux seulement ? Non, puisqu’à cheval sur les années 40 et 50, elles étaient trois. En plus de la RDA et de la RFA, on comptait en effet sur le territoire allemand un protectorat français : la Sarre. Entre Seconde Guerre mondiale et Guerre Froide, entre éthique sportive et raison d’Etat, le sport, et en particulier le football, joua dans cet épisode un rôle surprenant.

Sarre-RFA, 1954

Football et dénazification

L’histoire de ce qui est aujourd’hui l’un des plus petits landërs allemands fut chamboulée tout au long de l’époque contemporaine. Parce qu’il partage une frontière avec la France, il fut tour à tour rattaché à l’Hexagone, indépendant, acteur de l’Unité allemande, géré par la Société des Nations et exploité financièrement par la France au lendemain de la Grande Guerre, rendu à l’Allemagne nazie … Avant de retomber à nouveau dans le giron français en 1947, sous la forme d’un protectorat inclu dans la zone d’occupation française, dans une Allemagne partagée par les vainqueurs du second conflit mondial. Avec moins d’un million d’habitants, Paris voit dans la région à la fois une sorte d’Etat tampon vers l’Est et une sources de revenus, notamment dans ses mines de charbon. A terme d’ailleurs, l’Etat français compte bien l’incorporer à son territoire national. Mais pour cela faut il encore intégrer une minorité culturelle et linguistique allemande à un territoire français encore marqué par la guerre.

Gilbert Grandval, Haut Commissaire français de la Sarre, avant une rencontre du FC Sarrebruck en 1950

Dans cet objectif d’intégration “douce”, l’assimilation du football sarrois aux compétitions françaises est rapidement vu comme un moyen d’action par l’Etat. La ligue d’Alsace de football parle d’ailleurs de cette dernière comme un “des objectifs à atteindre pour la réussite de la politique française en Sarre”. “Eloignons le football sarrois du football allemand” est alors le mot d’ordre. Cela doit par ailleurs accélérer le processus de dénazification mis en route dès 1945 – puisque le football concerne avant tous les jeunes hommes, les plus touchés jusque là par l’idéologie hitlérienne – mais aussi de dégermanisation par un rapprochement entre les 70 000 sportifs sarrois et les athlètes français.

Tout ce qui est allemand doit ainsi disparaître. Une des meilleures équipes du coin, le Borussia Neunkirchen, est contraint de changer de nom, puisque le terme “Borussia” n’est autre que la forme latine de “Prusse”,  mais aussi de couleurs, le noir et le blanc étant souvent assimilées au IIIe Reich. On en vient jusqu’à interdire en 1948, toute rencontre entre équipes sarroises et équipes allemandes, pendant que des échanges culturels de plus en plus intenses doivent eux françiser la Sarre. Si bien qu’en mai de cette même année, Le Monde ne peut que constater que “Le sport sarrois est devenu indépendant du sport allemand”.

Mais quid des meilleures équipes sarroises ? L’idée d’intégrer un club issu d’un autre pays fait son chemin, compte tenu que Monaco vient de se voir accorder le droit de disputer le championnat de France de seconde division. Dès 1948, le FC Sarrebruck, honnête club du championnat d’Allemagne pendant la guerre, est ainsi invité à disputer une saison en D2, et même si ses résultats ne sont pas pris en compte, l’équipe marchera sur son championnat. L’année suivante, le club demande même son intégration à la FFF, candidature soutenue par son illustre président Jules Rimet et de nombreux politiques. Sauf que les clubs français eux, s’y opposeront massivement. “Les Sarrois ne seront jamais français” peut on entendre alors, poussant même Rimet à démissionner après 30 ans de service.

Quand Sarrebruck dominait la D2

La politique d’intégration échoue, au grand dam du ministre des Affaires étrangères Georges Bidault, qui y voit un manque de compréhension des véritables intérêts français. La germanophobie est encore bien présente, notamment chez les alsaciens et les lorrains, pendant que la fédération sarroise de football elle, préfère clairement se tourner vers l’alternative allemande. Mais en somme, à une rare occasion, le football refuse de se plier à des intérêts politiques.

Indépendance, Coupe du Monde et Stade Rennais

Après ce cuisant échec, la France tente de limiter la casse en décidant de renforcer cette fois ci, l’autonomie de la Sarre vis à vis du dangereux voisin allemand. Un championnat amateur très peu relevé voit ainsi le jour dans la région, puis dès 1949, une Coupe de la Sarre, sur le modèle de la C1, destinée avant tout à trouver des vrais adversaires au club de Sarrebruck. 16 clubs disputent la première édition, aucun allemand bien entendu mais certains exotiques comme Santiago du Chili. Le représentant de la Sarre l’emportera d’ailleurs tranquillement, tapant (déjà) en finale, le Stade Rennais. Cette équipe de Sarrebruck est en effet loin d’être ridicule, son buteur Herbert Binkert la qualifie même de “meilleur ambassadeur de la Sarre”. Au début des années 50, elle se permettra même d’exploser Liverpool ou le Real et de faire belle figure dans un championnat d’Allemagne qu’elle vient de rejoindre suite au refus de sa candidature par la FFF.

Dans la logique de cette politique d’autonomie et d’indépendance, la Sarre intègre également les différentes instances internationales, à commencer par la FIFA, dès 1950. Le 22 novembre de cette même année, avec un coach autrichien naturalisé français, Auguste Jordan, elle tape la Suisse pour son tout premier match officiel. Mieux, elle se lance même dans la course à la qualification pour la Coupe du Monde 1954 ! Sauf que les groupes sont alors largement constitués en fonction de la situation géographique des pays, si bien qu’ironiquement, la Sarre se retrouve dans le groupe … de la RFA, qui n’a jamais reconnu son indépendance et refusera catégoriquement d’afficher son drapeau lors du match à domicile. Les sarrois rateront la qualification, logiquement, après deux revers contre le voisin (le frère ?) allemand, ce qui ne provoquera pas forcément une immense tristesse dans la sélection. Kurt Clemens, un des ailiers de l’équipe déclarera des années plus tard “Je me souviens encore aujourd’hui que je n’étais pas vraiment malheureux après les deux défaites. […] Je sentais que j’étais allemand et que je ne voulais pas empêcher l’équipe pour laquelle j’ai toujours voulu jouer était jeune d’aller en Suisse. On aurait pas eu la moindre chance à la Coupe du Monde de toute manière”.

Si c’est notamment par le sport que l’indépendance de la Sarre vis à vis de l’Allemagne devait s’exprimer, c’est ironiquement sur les terrains de football que le rapprochement trouve une expression concrète. Déjà en 1949, un simple match amical disputé en semaine par Sarrebruck contre Kaiserslautern avait attiré bien plus de spectateurs que la Coupe de la Sarre, pourtant organisée en grande pompe. Herbert Binkert, l’avant centre vedette de l’équipe, déclarera d’ailleurs “On ne pouvait plus tirer un corner puisque tout le monde était sur la pelouse autour du drapeau. […] Comme c’est la première fois depuis longtemps, on peut en déduire que la majorité des Sarrois étaient foncièrement allemands, le sont et le resteront”. Deux ans plus tard, alors que Sarrebruck vient de s’incliner en finale du championnat allemand, le retour en ville des héros deviendra même une manifestation en faveur du rattachement de la Sarre à l’Allemagne.

Pire, la sélection sarroise est même invitée, à l’été 1954, à Berne pour voir le succès de la RFA à cette Coupe du Monde, puis à célébrer la victoire dans l’hotel des joueurs allemands. En Sarre, la finale n’étant pas retransmise par la seule chaîne locale, les fans de football durent même mettre au point des récepteurs clandestins, et au final, ressentir la même joie que les Allemands, jusqu’à crier “Nous sommes les champions du monde” suite à la victoire finale contre la Hongrie.

Le FC Sarrebruck, vice champion d’Allemagne, accueilli en héro à son retour

Dès 1952, avec les débuts de la construction européenne, la question sarroise est au cependant au cœur de vives tensions entre la France et l’Allemagne. Mais il faudra attendre 1955 pour que les statuts de la Sarre, qui en auraient fait un territoire indépendant de manière officielle, soient rejetés. Deux ans plus tard, le 1er janvier 1957, après un référendum, la Sarre est finalement rattachée à l’Allemagne de l’Ouest. En 1974, la sélection sarroise n’existe plus, celle de RFA elle, s’offre un deuxième titre mondial, vingt ans après le premier. Cette génération des Beckenbauer, Muller et Vogts, est alors menée par un sélectionneur expérimenté, Helmut Schon qui avait fait ses armes vingt ans plus tôt, en tant que sélectionneur … de la Sarre.

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