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Mais on le dit quand même

Le Chakhtar, la Russie et les autres

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Le club ukrainien a récemment plus fait la une pour les attaques menées contre son stade et son centre d’entraînement que pour ses résultats. Bien implanté dans une région où les ¾ des habitants parlent russe, et déchirée par ce qui ressemble fortement à une guerre civile, le Chakhtar ne sait plus trop où se mettre. Retour sur une histoire mouvementée.

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Anglais LV1 et détournement de mineurs

Pourtant, historiquement, la ville n’est ni ukrainienne, ni russe. Si l’on remonte en effet à la seconde partie du 19e siècle, elle ne fut pas fondée par un aventurier russe ou une communauté ukrainienne mais par un entrepreneur … gallois. John Hugues est en effet né dans la charmante bourgade de Merthyr Tyfdil, à 40 bornes de Cardiff, et voulait avant tout profiter des charmes du Donbass : l’industrie lourde et les mines. Dans les années 1870, Hughesovka – le type était un brin mégalo – était né, telle une sorte de colonie britannique au fin fond de l’ukraine. Mais bien entendu, Hughes n’est pas venu tout seul, puisqu’il est suivi par des milliers d’ouvriers et d’ingénieurs de sa Majesté qui s’installent dans la jeune cité. Une nouvelle culture s’impose, qui amène avec elle un tout récent sport : le football.

En 1911, le premier club sportif de la ville voit le jour, l’Hugheskova Sports Society, qui compte une équipe de football, majoritairement anglophone, logiquement. Mais cette dernière ne fera pas long feu. Avec les révolutions de 1917, les Hughes et une bonne partie de la communauté britannique sont priés de rentrer chez eux, leur héritage est liquidé. Enfin presque, puisque le football fera rapidement son retour dans la ville. En 1936, le club qu’on connait aujourd’hui naît. Sauf que Donetsk ne s’appelle pas encore Donetsk, et le Chakhtar pas encore Chakhtar. Après l’influence anglaise, place désormais à la soviétique. En 1924, exit donc Hugheskova, bonjour Stalino, un peu en hommage à l’homme qui dirigera l’URSS quelques mois plus tard, et beaucoup parce que le nouvea nom de la ville signifie “acier” en russe. Mieux, pour compléter le blaze, les instances soviétiques ont l’idée de lui accoler “Stakhanovets”, en hommage à l’autre figure de l’époque, l’illustre mineur Alekseï Stakhanov, qui officiait non loin de là, dans une ville qui porte désormais son nom.

Stakhanovets Stalino, 1937

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le club change une nouvelle fois de nom. Adieu le symbole de la propagande de l’URSS, et retour à un nom plus populaire, en hommage à la population bien largement décimée de la ville. Le Chakhtar – “mineur” en russe – Stalino est né. Il faudra attendre le début des années 60 pour que le nom officiel de la ville devienne Donetsk. Preuve de cette influence post-soviétique encore très forte de nos jours, depuis 2012, et que sous l’égide du gouverment Ianoukovitch, le russe est reconnu comme langue officielle au même titre que l’ukrainien, on ne prononce plus Chakhtar, mais Chakhtior.

Balzac contre le marteau

Ces origines soviétiques influenceront constamment ses relations avec l’autre ville majeure d’Ukraine, la capitale, Kiev. Y compris en football. Pendant toute la seconde partie du 20e siècle, le Dynamo trustait les premières places du championnat soviétique pendant que le Chakhtar se débattait dans le ventre mou et ne faisait parler de lui que par ses exploits en coupe. D’ailleurs, à cette époque, le club de la capitale pouvait profiter d’un partenaire bien influent « S’il y avait un grand joueur au Chakhtar ou à Dnipro ou dans un autre club ukrainien, il passait un coup de fil et le joueur était à Kiev. » : le parti communiste ukrainien, qui l’aide à maintenir sa domination incontestée sur le championnat national. L’un des plus grands joueurs, puis entraineur du club, Jozsef Szabo raconte ainsi “A l’époque, c’était comme une pyramide avec le Dynamo en haut. Le mécène du club était le dirigeant du parti Volodymyr Scherbytski. C’était un grand amateur de football, et s’il y avait un grand joueur au Chakhtar ou à Dnipro ou dans un autre club ukrainien, il passait un coup de fil et le joueur était à Kiev. Sans argent ou autre chose du genre”. Bref, le Dynamo a la meilleure équipe, toujours en meilleure forme – dopage vous avez dit ? – sans oublier quelques avantages fiscaux accordés par l’Etat … En 1993-1994 par exemple, après que Dnipro les aient poussé dans leurs derniers retranchements dans la quête du titre, ils signeront quatre de leurs meilleurs joueurs. Cela a de quoi agacer les autres clubs, et nourrir l’hostilité que lui porte Donetsk.

Rinat Akhmetov - FC Shakhtar Donetsk v Werder Bremen - UEFA Cup Final

Parce que pendant cette période, le Chakhtar lui, prend son temps pour se construire. Le 15 octobre 1995 représentera un tournant pour le club. Son président, Akhat Bragin – mafieux de formation – est tué dans une explosion à l’intérieur même de son stade. Son successeur, pas forcément clean non plus, était alors miraculeusement coincé dans les embouteillages et donc pas à son siège. Cet homme, c’est Rinat Akhmetov, l’homme le plus riche d’Ukraine et parmi les 50 personnalités les plus riches du monde. Après avoir fait fortune dans l’industrie lourde, il investit rapidement dans des joueurs de classe internationale et dans un complexe d’entraînement ultra moderne, qui contraste avec une région industrielle en proie à la crise. “Les gens travaillent très dur et ont besoin de football. Il y a un rôle social derrière le sport. Akhmetov dépense son argent pour tout le monde” témoigne ainsi Mircea Lucescu, en évoquant tout un espace dédié aux loisirs bâti autour du nouveau stade en vue de l’Euro 2012.

Dès la fin des années 1990, l’hégémonie du Dynamo semble compromise. Le vice-président de l’époque compare même ses rivaux à Rastignac, le jeune personnage ambitieux crée par Balzac dans le Père Goriot. La réponse de son homologue de Donetsk ? “Laissons les lire Balzac, nous, on se concentrera sur le football”. En sorte, un club de l’élite, de l’intelligentsia de la capitale, contre le club des mineurs de province. “Laissons les lire Balzac, nous, on se concentrera sur le football” Mais c’est le second qui attire le plus les foules, et présente des taux de remplissage records depuis même sa période soviétique. Le dernier logo en date n’oublie pas cet héritage, la flamme des usines métallurgiques y côtoient des marteaux entrecroisés, et les couleurs évoquent selon certains, l’expérience d’un mineur qui quitte la noirceur de la mine pour retrouver la lumière du soleil … Alors que celui de Kiev, avec son “D” calligraphié, témoigne parfaitement de cette opposition.

La province contre la capitale. Les mineurs contre les élites. Les russophones contre les ukrainiens. Tout semble éloigner le Chakhtar de l’Ukraine et le rapprocher du voisin russe. Pourtant, à Donetsk, le mouvement en faveur de l’unité ukrainienne est bien largement soutenu par les ultras du club, qui font souvent office de service de sécurité, et qui ont parfois même combattu … aux côtés de ceux du Dynamo !

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