dim. Nov 17th, 2019

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Mais on le dit quand même

Célébration, le symbole Balotelli

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Dimanche dernier, l’Olympique de Marseille a péniblement disposé de l’OGC Nice dans un Vélodrome ravi de voir son équipe retrouver des couleurs (cinq victoires et un nul sur les six dernières rencontres). Si les raisons du renouveau phocéen sont multiples, la présence de Mario Balotelli dans l’escouade ciel et blanche n’y est pas étrangère. Auteur de son quatrième but en autant de matchs dans l’antre du Boulevard Michelet (auxquels il faut ajouter le but inscrit à Dijon), l’Italien a une nouvelle fois gratifié les spectateurs d’une célébration loufoque en jouant à pierre-feuille-ciseau avec Florian Thauvin. Bien qu’originale, la célébration de dimanche dernier est parue bien fade en regard de sa précédente.

Dimanche 3 mars aux alentours de 21h12, Balotelli a effectivement gratifié le Vélodrome d’un but acrobatique quelques minutes après avoir lamentablement raté un duel face à Stéphane Ruffier. Avec l’aide d’un journaliste complice qui gardait son téléphone, l’attaquant célèbre son but en direct sur Instagram, publiant en story le selfie collectif de la célébration. Rapidement devenue virale, cette célébration me parait être un double symbole de l’époque que nous vivons, en particulier dans le football. Bien entendu, Balotelli n’en est pas à sa première excentricité ni à sa seule célébration marquante – l’on garde en souvenir celle en demi-finale de l’Euro 2012 face à l’Italie notamment – mais il y a une dizaine de jours, l’attaquant s’est, semble-t-il, érigé (sans doute sans le vouloir) en symbole de toute une génération.

 

Un court-circuit nommé Balotelli

 

De prime abord, l’on pourrait trouver exagéré ou même absurde de placer le geste de Balotelli dans la catégorie des symboles. Pourtant qu’est-ce qu’un symbole sinon une chose qui renvoie à d’autres éléments, à des éléments qui le dépassent largement. En choisissant de se filmer et de diffuser en direct – la précision est importante – la célébration sur un réseau social, l’attaquant italien a, d’une certaine manière, court-circuité bien des réseaux de diffusion habituels. Profitant d’une sorte de zone grise du droit intellectuel, la publication Instagram a échappé aux diffuseurs et permis à bien des acteurs de rebondir dessus. The Metrics factory, une agence de communication, estime effectivement qu’avec son selfie Mario Balotelli a permis à l’OM d’effectuer gratuitement l’équivalent d’un plan de communication à 270 000€ et de générer des retombées chiffrées à plusieurs millions d’€.

 

Analyse des retombées du selfie de Balotelli pour lui, l’OM et Puma

Là où la célébration de Balotelli en direct sur les réseaux marque une rupture c’est précisément dans le fait que le direct a désormais eu lieu au cours d’un match. Il est devenu récurrent pour ne pas dire banal de voir les joueurs partagés sur les réseaux sociaux leur joie post-match – tout le monde a en mémoire les multiples vidéos postés par les joueurs de l’Equipe de France durant la coupe du monde – mais Balotelli a, selon moi, franchi une forme de seuil, défriché un tabou, celui de la diffusion en direct. Alors même que l’espace du match en direct apparaissait comme sacré, notamment pour les diffuseurs, voilà que ses frontières ont brusquement volé en éclat en s’inscrivant symboliquement dans la dynamique actuelle du streaming et de l’IPTV. A cet égard le récent bug ayant abouti à la diffusion en direct sur Facebook du match opposant Manchester United au Paris-Saint-Germain et ayant pour décorum la volonté de gratuité n’est pas si éloigné de lé célébration en question, à la nuance près que dans le cas de cette dernière la volonté était manifeste et qu’il est difficilement possible de plaider le bug technique. Si l’on souhaitait caricaturer, l’on pourrait dire que ce selfie collectif est un premier pas vers la socialisation de la diffusion.

 

La vie par procuration

 

Toutefois, arrêter l’analyse à ce point serait tout à la fois partiel et partial à mes yeux dans la mesure où le terme de symbole recouvre également une autre acception. Etymologiquement, le mot dérive du grec ancien symbolon qui signifiait « mettre ensemble ». Dans la Grèce Antique le symbole était un morceau de poterie que deux cocontractants partageaient afin de se reconnaître à l’avenir. Dans ce sens-là aussi, le geste de l’Italien répond me semble-t-il à la définition. Pour le comprendre, il faut faire un détour un peu moins de neuf minutes après la célébration loufoque. Florian Thauvin s’apprête alors à tirer son penalty et les tribunes du Vélodrome se parent du scintillement des flashs de téléphones s’apprêtant à immortaliser l’évènement. C’est aussi, et peut-être surtout, de cela dont la célébration est le symbole, de cette incapacité devenue quasi chronique à vivre le moment présent sans dégainer son téléphone.

En filmant sa célébration, en la partageant sur Instagram en direct, Balotelli n’a finalement fait que reproduire ce qu’une part croissante de personnes font, à savoir se soucier plus de la communication (en direct ou ultérieure) des choses vécues que des choses vécues en elles-mêmes. Que ce soit au stade, lors d’un concert ou même devant sa télé en commentant le match sur les réseaux sociaux, nombreuses sont effectivement les personnes à ne plus être capables de simplement vivre le moment présent. Dans cette société du buzz et du zapping, partager semble être devenu l’alpha et l’oméga. Mais, derrière la simple logique du buzz, semble poindre une forme nouvelle d’aliénation, au regard d’autrui. Dans l’une de ses réflexions les plus célèbres, le philosophe et juriste utilitariste Jeremy Bentham imagine une prison d’un genre nouveau permettant au gardien logé dans une tour centrale d’observer tous les prisonniers afin que ceux-ci ne se sentent jamais en sécurité : le panoptique. Plus tard, Michel Foucault élargit cette idée lorsqu’il dénonce les sociétés disciplinaires dans Surveiller et punir, expliquant que nous vivons désormais dans un panoptique géant au sein duquel le regard d’autrui et donc le contrôle social a pris la place du gardien du panoptique benthamien. Nous avons progressivement vu le passage du « Big Brother is watching you » (Big Brother t’observe) orwellien au « John Smith is showing him » (John Smith se met en avant). Ce fléau a des implications très concrètes notamment dans les virages ou kops puisque les autorités se servent parfois des images tournées par les smartphones pour prononcer des sanctions à l’égard de certains Ultras. Surveiller et punir, quoique l’on fasse on y revient.

 

Crédits photo: Libération

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