jeu. Déc 5th, 2019

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

France-Turquie ou l’absurde injonction au foot non-politique

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Alors que s’ouvre la dernière trêve internationale de l’année et que celle-ci devrait permettre à l’Equipe de France de définitivement valider son billet pour l’Euro 2020, le souvenir de la dernière fenêtre internationale reste vivace avec notamment la polémique autour de la sélection turque dont les joueurs ont célébré avec un salut militaire leurs buts (celui contre l’Albanie qui leur a offert la victoire dans les derniers instants et celui contre la France qui leur a permis de ramener un point du Stade de France là aussi en fin de match), si bien que de nombreuses voix se sont élevées en France pour appeler à ne pas jouer le match face aux Turcs.

Cette polémique est consécutive à l’offensive militaire turque dans le nord de la Syrie contre les Kurdes. En attaquant le Rojava, Erdogan a effectivement provoqué une levée de bouclier aussi profonde que surprenante dans la société française. Il ne s’agit pas, ici, de faire l’analyse géopolitique ou de la réaction à l’offensive – il faudrait pour cela plusieurs dizaines de pages – mais il est indéniable que c’est sans doute la première fois que la polémique politique s’immisce à ce point dans un vulgaire match d’éliminatoires pour l’Euro. Les multiples appels à ne pas jouer le match sont cependant pour moi le symbole de la méconnaissance crasse des mécanismes du football et de sa construction politique.

La portée sacrée du football

Il n’aura échappé à personne que nous vivons dans des sociétés sécularisées. Evidemment il existe des différences à l’échelle du Vieux-Continent, la France étant sans doute le pays où la question religieuse a été évacuée de la manière la plus franche et radicale avec la loi de 1905 (la France est d’ailleurs le seul pays à avoir tranché la tête d’un roi, représentant de Dieu sur Terre dans la tradition monarchique). Si la religion a reculé, ce n’est pas pour autant que le sacré a totalement disparu de la société. Nombreux sont effectivement les chercheurs à avoir constaté le glissement de la « politique de la religion » (monarchie de droit divin) à la « religion de la politique » (avec notamment l’émergence d’une forme de religion républicaine à la suite de la Révolution française. Si la figure de Dieu a bel et bien reculé, elle a rapidement été remplacée au XXème siècle par des idéaux politiques qui ont désormais décliné. La chute du mur de Berlin puis la dislocation de l’URSS deux ans plus tard marque le début de ce crépuscule des idéaux, ce qui jette une lumière nouvelle sur l’aphorisme de mai 1968, « Dieu est mort, Marx est mort et moi-même je ne me sens pas très bien ».

En regard de ces différents reculs (fin des idéaux, sécularisation, recul du sacré religieux), le football a peu à peu gagné en puissance si bien qu’il ne me paraît aujourd’hui pas absurde de dire que le football est désormais devenu un sacré de substitution. Roger Caillois, dans L’Homme et le sacré, explique que le sacré se différencie du profane en ceci qu’il élabore ses propres règles. De la même manière, le stade de foot peut ressembler aux temples anciens dans lesquels l’on venait chanter les louanges et vénérer les divinités. Aussi le football est-il un monde singulier, inséré mais aussi étranger à la société dans son ensemble. Cela ne veut certes pas dire que ce monde vit en sécession mais il obéit à ses propres règles que le profane ne saurait comprendre. Finalement, le football est un domaine sacré dont le stade est le temple et les disciples les spectateurs.

Le sérieux du jeu

Le foot a souvent tendance à être défini péjorativement comme une forme de perte de temps, un jeu pour grands enfants de telle sorte qu’est souligné à longueur de temps qu’il n’est pas bien sérieux et qu’il ne doit donc pas être pris comme tel. Tous les fans de foot connaissent la célèbre phrase de Bill Shankly sur le football qui est plus qu’une affaire de vie ou de mort et, si l’outrance est manifeste, le mythique coach de Liverpool nous donne pourtant des clés de compréhension pour appréhender la complexité portée par le football et, surtout, le caractère extrêmement sérieux qu’il possède. Vouloir expulser avec fracas cette composante revient ni plus ni moins à ne rien comprendre à ce que le football génère. D’ailleurs, toujours dans L’Homme et le sacré, Roger Caillois établit toute une théorie à la fois du jeu et de la fête en expliquant à quel point ces deux éléments recoupent tous les codes du sacré (notamment dans la création de règle externe au monde profane).

En cela, le carnaval tient une place toute particulière dans cette réflexion : en expliquant que le carnaval n’avait pas qu’une fonction ludique mais contribuait in fine à verrouiller l’ordre social  (en permettant durant quelques jours une inversion de la hiérarchie, le pouvoir dominant occupait les masses pour ne pas qu’elles se révoltent réellement) les sociologues nous montrent avec une acuité rare que le carnaval est avant tout le moment du retournement, du renversement, de la catastrophe au sens étymologique du terme. Dès lors, ne faut-il pas voir dans le football une forme de carnaval lorsque les petits poucets parviennent à battre des clubs bien plus forts qu’eux ? Il n’est pas anodin que le football soit le sport où ce genre de surprises sont à la fois les plus nombreuses mais aussi les plus probables. Toujours dans le même ouvrage, l’anthropologue accorde toute une partie à la question du jeu et démontre à quel point celui-ci est presque toujours pratiqué avec le plus grand des sérieux en prenant notamment l’exemple des enfants qui jouent et qui, quand bien même ils sont au courant que ce n’est qu’un jeu, sont souvent inconsolables s’ils perdent.

Foot non-politique, la double aberration

Une fois ce détour par l’anthropologie effectué, il convient de revenir au cœur du sujet : l’injonction au foot non-politique. Les contempteurs de la célébration turque – que l’on peut par ailleurs très bien critiquer – ont donc, pour les plus virulents, appelé à ne pas jouer le match face à la Turquie pour marquer le désaccord avec « l’instrumentalisation politique » du football. Cette position est, à mes yeux, porteuse de deux principales aberrations. La première, la plus évidente, est sans conteste que boycotter un match parce qu’une célébration nous a déplus est éminemment politique. Ce à quoi appelaient les défenseurs du boycott n’était rien d’autre qu’un engagement politique, bien plus puissant qu’une célébration d’ailleurs. En somme, toutes ces personnes étaient semblables au Jourdain de Molière, lui faisait de la prose sans le savoir, eux du football politique.

La deuxième aberration, plus profonde et plus intéressante, concerne le fond même de cette injonction. L’on pourrait effectivement penser que seule leur proposition de ne pas jouer le match était politique et qu’il est parfaitement possible d’arriver à un foot qui ne serait pas politique. Il n’en est rien. Si l’on accepte de prendre l’acception la plus large (et aussi la plus noble) de la notion de politique, à savoir l’organisation de la Vie de la Cité, comment est-il dès lors possible d’en appeler à un foot non-politique ? Comment, effectivement, le sport pratiqué par des dizaines ou centaines de millions de personnes et suivi par des milliards pourrait-il ne pas être politique ? Indépendamment même de l’engagement des supporters dans telles ou telles mobilisations – les Printemps Arabes ou le Hirak algérien faisant à ce titre figure d’exemples paroxystiques – le football est évidemment politique, pleinement politique, presque uniquement politique en tant qu’il participe non seulement à la Vie de la Cité mais qu’il est, nous l’avons vu plus haut, une Cité lui-même à part entière. A la toute rigueur l’on pourrait appeler à un foot non politicien ou partisan mais l’injonction ne saurait aller plus loin, dans le cas contraire cela revient ni plus ni moins à sempiternellement tenter de remplir le tonneau des Danaïdes.

Crédits photo: FranceInfo

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