mer. Nov 20th, 2019

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

Le paradoxe Eyraud

6 min read

Laudateur des start-up innovantes, chantre des recrutements par LinkedIn – à la condition de ne pas être supporter de l’OM –, Jacques-Henri Eyraud coche les premières cases du sympathisant LREM. Au-delà de ces stéréotypes, « JHE » est également le premier à afficher son plus beau sourire en compagnie d’Emmanuel Macron quand ce dernier prend place dans les tribunes « présidentielles » du Vélodrome ou quand celui-ci vient tâter le cuir sur le gazon de la Commanderie. L’été dernier, le président Eyraud n’a pas hésité à prendre part à une cérémonie en compagnie de Muriel Pénicaud [1], ministre du Travail d’Emmanuel Macron et grande prêtresse des réformes néolibérales sapant l’assurance chômage.

[1] https://www.om.net/actualites/356303/lom-participe-aux-20-ans-de-lecole-de-la-2e-chance

Bien que ces accointances n’en fassent pas un « marcheur » patenté, il n’en reste pas moins que cette proximité assumée ainsi que ses récentes prises de positions font du président marseillais un adepte du néolibéralisme relativement décomplexé.

Un dernier exemple, bien plus évident, illustre ce postulat. N’en déplaise aux partisans d’un football « apolitisé » – formule qui est à l’antinomie ce que Daniel Riolo est à l’idiotie sans bornes, c’est-à-dire une définition à elle-même – l’opinion de Jacques-Henri Eyraud au sujet de la réforme de la Ligue des Champions prônée par l’Association européenne des clubs de football (ECA) et le président de l’UEFA est révélatrice d’une vision du football et de la société on ne peut plus politique.

Jacques-Henri le parvenu

En défendant ce projet qui ferait de la Ligue des Champions un mini-championnat quasi fermé et qui rassemblerait en son sein les écuries les plus opulentes du football européen, « JHE » fait le choix d’un football à deux vitesses. Entre, d’une part des clubs nantis qui s’affronteraient non plus pour l’hégémonie sportive et la gloire footballistique mais pour empocher la somme la plus élevée qui soit – à commencer par les gigantesques subsides issus de droits TV qui exploseraient des records déjà indécents – et d’autre part entre des clubs contraints à les regarder d’en bas, la bave aux lèvres pour la plupart d’entre eux.

Si ce triste constat peut être établi au sujet du football professionnel, le parallèle avec la société française mais également mondiale est trop saisissant pour être occulté. Comment ne pas voir dans cette dichotomie prônée par les thuriféraires de cette réforme, l’opposition latente entre les pauvres et les riches, entre les opprimés et les oppresseurs, entre les prolétaires et les bourgeois, qui structure notre société ?

Bien que remise en cause par certains courants économiques et idéologiques, cette vision marxiste que l’on pourrait, à certains égards, qualifier de binaire est en bien des points adaptables à l’évolution du football professionnel.

Pour certains, cette opposition entre deux classes sociales serait surannée du fait de l’apparition d’une classe moyenne venant s’intercaler entre prolétaires et bourgeois, rendant caduque les clivages marxistes. Cela étant, la classe moyenne dont beaucoup prétendent faire partie n’est en réalité pas si imposante que certains le laissent à penser. Sans vouloir faire de celle-ci un mythe, cette classe moyenne ne rassemble, à mes yeux, qu’une poignée de personnes : celles touchant approximativement le revenu médian – et non moyen – de la population étudiée. Estimé à 1679 euros par mois par l’Insee en 2016, il rassemblerait donc une tranche de citoyens relativement affinée en comparaison de l’illusion grossissante d’une classe moyenne massive et amplement majoritaire.

Dès lors, s’il existe des personnes se voyant plus aisées qu’elles ne le sont, ou bien – plus fréquemment – des petits bourgeois qui se complaisent dans l’idée d’appartenir à une classe moyenne nonobstant des revenus nettement supérieurs au salaire médian, il existe également des personnes qui adoptent un train de vie de bourgeois sans en avoir les moyens ni les mœurs.

C’est probablement à cette dernière catégorie que l’on pourrait rattacher l’OM de Jacques-Henri Eyraud. Malgré une gestion erratique qui a fait du club phocéen un club de seconde zone du championnat de France, « JHE » se montre favorable à l’instauration du projet de réforme des coupes d’Europe l’année même où le club qu’il dirige ne participera à aucune d’entre elles.

Cette catégorie de personnes, les parvenus, pense alors s’attirer les bonnes grâces de la bourgeoisie – footballistique en l’occurrence – en adoptant les visions de celle-ci et en dépensant sans compter, en dépit de leur situation financière bien plus contrainte, afin de donner le change et de se faire adopter par ces mondains qu’ils envient tant.

Jacques Henri le dispendieux

A l’heure où un partenariat entre l’OM et Uber Eats est à l’ordre du jour, Jacques-Henri Eyraud se refuse à la mise à mal des conditions de travail et des droits des travailleurs dont son potentiel sponsor a fait sa recette. Le socialisme n’est pas mort, Jacques-Henri en reste le héraut. En alignant les recrues onéreuses (Strootman pour 25 millions, Payet pour près de 30, Mitroglou pour une quinzaine de millions) et les salaires mirobolants (500 000 euros pour Payet, Strootman et Balotelli d’après le quotidien l’Equipe), l’OM version Eyraud a voulu montrer ses capacités financières pour ensuite se glisser dans le grand raout des nantis du football, à savoir la Ligue des Champions.

Or, la stratégie de « JHE » s’avère être un échec patent. Sanctionné par le fair play financier, anémique en cette période de mercato, l’Olympique de Marseille s’éloigne de la Ligue des Champions comme Patrick Balkany d’un inspecteur des impôts.

Loin d’être anecdotique, ce constat est révélateur d’un paradoxe illustré à merveille par Jacques-Henri Eyraud.

Bien que celui-ci parade volontiers avec les fétichistes du néolibéralisme et les contempteurs des déficits comme Mme Pénicaud ou M. Macron, le club qu’il préside pourrait afficher – hormis en cas de vente(s) conséquente(s) d’ici le 30 juin – un déficit structurel dépassant les 80 millions d’euros.

[2] https://www.lequipe.fr/Football/Article/Fair-play-financier-coup-de-froid-sur-les-frais-a-l-om/1032153?fbclid=IwAR2uzMj9egVjKQCITT0GHjZgm_OrvZcCCwYn9Nf-2F7N8t_wTHq7jhQ45S8

Autre paradoxe : tandis que Mme Pénicaud et M. Macron prônent une austérité salariale intransigeante pour une grande majorité des travailleurs de ce pays, Jacques-Henri Eyraud fait montre d’une générosité démesurée en offrant à ses joueurs, et donc à ses employés, des salaires sans commune mesure avec ses concurrents.  Concurrents qui, à l’instar de Saint Etienne, Lille et Lyon finissent tout de même par faire mieux avec moins.

Cela étant, les salaires délirants, les stocks options conséquentes et les parachutes dorés astronomiques, perçus par des caciques ayant pourtant démontrés leurs incompétences par le passé, sont en réalité monnaie courante dans l’histoire récente de la finance française et du capitalisme européen. Le paradoxe Eyraud illustre finalement le paradoxe, loin d’être inconscient, de hauts dirigeants n’hésitant pas à demander l’austérité pour le plus grand nombre et l’opulence pour les leurs, la compression des dépenses pour les services publics d’intérêt général et la dérégulation des contraintes institutionnelles pour leurs intérêts privés. Ainsi, « JHE » illustre parfaitement la règle néolibérale, celle qui infirme toute exception.

Photo d’illustration : AFP

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Copyright © All rights reserved. | Newsphere by AF themes.