mer. Juil 15th, 2020

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

Le rôle social du football au révélateur du coronavirus

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[Edit]: Lors de son discours devant l’Assemblée nationale, Edouard Philippe a annoncé qu’aucun évènement sportif de grande ampleur ne pourrait se tenir avant septembre, ce qui accrédite la thèse d’un arrêt définitif de la saison

« Some people think football is a matter of life and death. I assure you, it’s much more serious than that ». Cette phrase, hyperbolique s’il en est, que nous devons à Bill Shankly le légendaire manager des Reds de Liverpool est bien connue par les personnes qui suivent le foot. Elle est souvent utilisée comme ultime recours et dernier argument lorsque les esprits s’échauffent à propos de l’utilité du sport roi, une sorte de point Godwin de ce sujet. Cette phrase que l’on se plait à brandir et répéter pour provoquer mais également parce qu’elle dit quelque chose de notre rapport au football et des rapports sociaux qu’il charrie est bel et bien une hyperbole, c’est-à-dire une exagération, dont l’ampleur éclate avec la période actuelle et la crise sanitaire induite par l’apparition du nouveau coronavirus.

Si l’on voulait pasticher Shankly, l’on pourrait dire que le football est effectivement plus qu’une affaire de vie ou de mort aussi longtemps que les choses vont à peu près bien. Dans la plus grande crise sanitaire depuis la Deuxième Guerre mondiale, le football a repris la place qui est la sienne, le sport roi certes mais un sport, quelque chose de superflu quand l’essentiel est en jeu et que les soignants se battent au quotidien pour sauver des vies ou que les caissiers et caissières prennent des risques pour leur santé afin de permettre notre ravitaillement pour ne citer que ces personnes. Voilà près de deux mois que le football français et européen est quasiment à l’arrêt et il me semble que cette situation singulière souligne avec force et vigueur le puissant rôle social de celui-ci dans nos vies.

Le superflu, chose bien nécessaire

Dans son poème Le Mondain, Voltaire résume peut-être très bien le sentiment qui prévaut depuis l’arrêt du foot : « Le superflu, chose très nécessaire, / A réuni l’un et l’autre hémisphère ». Parce que c’est bel et bien de cela qu’il s’agit, d’essayer de comprendre comment ce sport qui, finalement, n’est pas essentiel en regard de la lutte menée par la planète tout entière contre ce virus, n’en demeure pas moins un élément qui nous manque depuis presque deux mois. Peut-être est-ce d’ailleurs son côté superflu, l’insouciance qu’il charrie, les moments de partage (je reviendrai sur ce point un peu plus bas) qu’il permet qui manque cruellement en cette période où nous sommes à la fois solitaires et solidaires, enfermés dans un confinement qui joue un rôle extrêmement ambivalent.

Rarement plus qu’en ce moment, les humains se sont retrouvés dans une situation où, bloqués chez eux pour une bonne partie d’entre eux, ils ont pris autant de nouvelles les uns des autres. Dans cette épreuve que nous traversons, la solitude existe très certainement pour un grand nombre de personnes mais à la manière de l’artiste mis en scène par Camus dans Jonas, au sein de son recueil L’Exil et le royaume, la nouvelle où il explique que le héros éponyme « guérira » en résolvant l’antonymie solitaire/solidaire. Voilà le point où nous en sommes arrivés, solidaires de notre solitude dans ce confinement. Et pour la tromper quoi de mieux que le foot en temps normal ? Ce n’est d’ailleurs pas, à mes yeux, un hasard si Camus fait parler ses personnages à plusieurs reprises de foot dans l’Oran confinée de La Peste.

Football amateur, le creuset social

S’il existe encore des interrogations sur la reprise ou pas des championnats professionnels en France – débat dont je ne traiterai pas ici parce qu’il mériterait un long billet à lui seul – le football amateur est pour sa part déjà fixé. Le 16 avril dernier, le Comité exécutif de la Fédération Française de Football a effectivement fait le choix de mettre un terme à toutes les compétitions que la FFF organise à l’exception (notable) de la D1 féminine et du National 1. Dans le rôle de liant social que joue le football, le volet amateur de celui-ci a une bien grande part, il n’est à ce titre pas anodin que les entraineurs s’appellent des éducateurs, soulignant un peu plus s’il le fallait que leur rôle dépasse allègrement le simple coaching.

Parce que, malheureusement, dans bien des endroits de notre pays, le club de foot demeure l’un des derniers vestiges de la République, la Res Publica, la chose commune qui, sans ces clubs, serait condamnée à n’être plus qu’une rue, une avenue ou un arrêt de métro dans bien des quartiers populaires. Par-delà ce rôle social au sens fort du terme le football amateur est un lieu de brassage dont nous avons grandement besoin à une époque où les pouvoirs en place parient sur les divisions. Je suis personnellement – et je sais ne pas être le seul, loin de là – de celles et ceux qui apprécient passer leurs week-ends sur les terrains quand ils ou elles le peuvent et cela me manque au moins autant que le foot professionnel.

Manque du foot pro ou de son rôle social ?

Depuis l’arrêt du football, nombreux ont été les articles journalistiques à traiter du manque que pouvaient ressentir les personnes qui suivent assidument ce sport. En parallèle, sur les réseaux sociaux on constate assez rapidement que ce manque prend une place importante chez un certain nombre de personnes. Je ne crois, en revanche, pas avoir vu d’articles – et si de tels articles existent, je prie leurs auteurs d’excuser cette assertion infondée – tentant d’analyser les raisons profondes de ce manque et surtout le paradoxe du sentiment de manque alors même que nous avons une abondance de ressources pour assouvir notre passion de foot. De nombreux clubs ont effectivement publié sur leur site/chaîne YouTube des anciens matchs (l’OM a par exemple partagé un certain nombre des matchs les plus marquants de ces dernières années), les diffuseurs habituels du championnat ont tenté d’alléger la pesanteur du confinement avec des matchs de la dernière décennie et le très bon site Footballia propose pléthore de matchs pour ceux qui n’en auraient pas eu assez.


Le streaming, ce fléau


Comment expliquer dès lors qu’un tel manque viscéral soit encore ressenti ? Il est peu probable en effet que quiconque ait déjà écumé l’ensemble de ces ressources. Je crois que ledit manque réside principalement dans le fait que le foot dépasse allègrement le cadre du terrain, qu’il ne se résume pas simplement à 22 personnes courant derrière un ballon – si tel était le cas regarder d’anciens matchs suffirait à pallier le manque. Je suis bien plus enclin à y voir, sinon un fait social total, une manière de faire communauté, de créer du collectif. A cet égard, la perspective d’une reprise des matchs à huis-clos, perspective qui semble malheureusement inévitable que la saison en cours reprenne ou que nous passions directement à la saison suivante, refroidit plus d’un passionné de foot tant un match à huis-clos est presque un autre sport. Pour celles et ceux qui se rendent habituellement dans un stade tout comme pour les personnes qui ne sont que téléspectatrices, un stade vide est toujours une tristesse. Ceci tend à confirmer que l’objet du manque est moins les matchs en eux-mêmes que l’expérience sociale qui les accompagnent. Roger Caillois, dans L’Homme et le sacré, explique que le sacré se différencie du profane en ceci qu’il élabore ses propres règles. De la même manière, le stade de foot peut ressembler aux temples anciens dans lesquels l’on venait chanter les louanges et vénérer les divinités. Si l’on peut considérer que le football est une forme moderne de sacré, c’est certainement ce qui nous manque et c’est de cela dont nous ne voulons pas nous dépouiller.

Sondage réalisé sur Twitter du 26 au 27 avril qui, s’il n’est certainement pas représentatif, donne une première indication

Crédits photo: France Bleu

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