jeu. Août 22nd, 2019

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

So Foot, les SEGPA et les limites de l’infâme « humour »

4 min read

Créées en 1996, les classes SEGPA, pour sections d’enseignement général et professionnel adapté, « accueillent des élèves présentant des difficultés scolaires graves et persistantes auxquelles n’ont pu remédier les actions de prévention, d’aide et de soutien » selon le site du ministère de l’éducation nationale. Venant remplacer les sections d’éducation spécialisée (SES) créées en 1965, ces classes ont pour but de mettre en place un suivi pédagogique plus approfondi d’élèves en difficulté scolaire afin d’optimiser leur inclusion et leur autonomie au sein d’un système scolaire semé d’obstacles.

Ce n’est donc rien de moins qu’une insulte pleine de mépris que So Foot a adressé dimanche dernier, le 7 octobre, en publiant ce tweet infamant au motif d’un humour aussi absent que toute forme de déontologie journalistique.

Une insulte aux milliers de professionnels de l’éducation, de la santé, du secteur social, qui s’occupent avec dévouement, humanité et patience de jeunes enfants en difficulté scolaire. Une insulte aux milliers de parents, amis et proches qui forment l’entourage de ces enfants. Et bien évidemment, une insulte envers ces jeunes adolescents qui souffrent déjà d’un rejet au sein d’un environnement enfantin qui frappe par la violente innocence des dures moqueries des cours de récré.

Connu sur Twitter sous le pseudonyme de « Rachid l’instit’ », le professeur en SEGPA à Marseille est formel : « Ce tweet participe à un véritable harcèlement mené contre des élèves de SEGPA qui sont sans cesse stigmatisés, rabaissés, humiliés au sein de leurs établissements comme en dehors. »

Car ce qui pose problème, au-delà de ce crachat au visage qui se cache derrière un humour plus que douteux, c’est la méconnaissance totale d’une réalité concrète, de ce qu’il se passe au quotidien au sein des établissements scolaires. « Il faut savoir que mes élèves refusent de se ranger là où doivent se mettre en rang les SEGPA, poursuit Rachid, ils ont honte de cette étiquette notamment parce que c’est devenu une insulte dans le langage courant ».

En ignorant et en méprisant cette situation et ce vécu, So Foot contribue à cette banalisation de l’emploi de l’acronyme « SEGPA » comme une moquerie blessante dans la bouche d’un enfant, qui devient une insulte infamante quand il est employé par un média avec une telle audience, et par des personnes censées connaître la portée de ce genre de stupidités.

« A la base, c’est une section qui regroupe des élèves en grande difficulté scolaire et il n’y a rien de honteux à cela. Ces difficultés trouvent leurs sources parfois dans des troubles cognitifs, parfois dans des handicaps moteurs ou autres maladies qui empêchent d’avoir un parcours scolaire convenable. Il faut savoir aussi qu’en SEGPA, il y a une surreprésentation d’enfants d’ouvriers, de chômeurs ou encore d’immigrés » note Rachid, pour qui « ce tweet ne relève donc de rien d’autre que d’un mépris social tout à fait déplacé de la part d’un média parisien réputé bobo. »

C’est donc ce mépris insultant et cette ignorance d’une réalité complexe qui renforce la violence du propos. La distance géographique et sociale entre la rédaction parisienne de So Foot et l’environnement des classes SEGPA réparties sur tout le territoire français complète ce sombre tableau et permet de mesurer toute l’indécence d’un tweet qui tient bien plus du mépris de classe que d’un trait d’humour qui ne ferait rire que les lecteurs de Charlie Hebdo.

De plus, et dans une moindre mesure, ce tweet participe à un autre harcèlement, qui, sans être aussi grave, relève là encore d’une condescendance sans égale. Ce harcèlement, c’est celui de centaines de footballeurs professionnels, régulièrement assimilés par une bonne part de médias nationaux, à des jeunes au faible niveau scolaire. Le paroxysme de cet acharnement étant les moqueries incessantes à l’égard de Franck Ribéry, lui qui est pourtant bilingue, ce qui est loin d’être le cas de bon nombre de journalistes sachant à peine manier l’anglais.

Ce tweet est donc le symbole d’un double mépris de classe, à l’égard d’élèves en difficultés scolaires d’une part, et de jeunes footballeurs d’autre part, ayant comme point commun d’être des descendants d’ouvriers, d’immigrés et d’appartenir à une classe sociale bien distante de celle dont provient la majorité des journalistes, a fortiori en région parisienne. En 2008, 62% des titulaires d’une carte de presse sont passés par des écoles spécialisées – le plus souvent très onéreuses – contre 33.2 % en 1998, d’après un article universitaire de Géraud Lafarge et Dominique Marchetti dénommé de façon assez univoque « Les portes fermées du journalisme ».

Alors la prochaine fois que les partages et les vues s’amoncelleront sur un contenu de ce genre, n’oublions pas ce qu’il signifie concrètement dans les cours de recréations, dans les salles de classe et dans l’intimité d’une chambre d’enfant.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Copyright © All rights reserved. | Newsphere by AF themes.