mar. Juin 18th, 2019

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Mais on le dit quand même

Ben Arfa, paradoxe de l’irrégulier essentiel

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Joueur très intelligent, dribbleur de génie mais doté d’une hygiène de vie aussi irrégulière que son niveau de jeu, la carrière d’Hatem Ben Arfa reste une énigme. Aujourd’hui au Stade Rennais, HBA s’est imposé comme un joueur essentiel du 11 de Julien Stéphan. Mais peut-il faire passer un cap au club ? Éléments de réponse avec Thibaud Leplat.

Jeudi 14 mars, 22h59, le Stade Rennais est éliminé de l’Europa League par Arsenal après leur défaite 3 à 0. L’épopée européenne historique du club, qui n’avait plus joué une coupe d’Europe depuis la saison 2011-2012, s’arrête donc en 8èmes de finale. Si la prestation collective n’a pas été à la hauteur, certaines individualités n’ont également pas pris leurs responsabilités à l’image du jeune Ismaila Sarr ou Hatem Ben Arfa.

Ce dernier ne se sera révélé que par deux percées notables en fin de match, sans avoir l’influence sur le cours du jeu qu’il avait eu au match aller ou contre le Betis. A l’image des rennais, il aura été bien peu inspiré et quelque peu absent lorsqu’il fallait organiser le pressing. A l’époque du football moderne, où l’apport physique prend de plus en plus de place, Hatem Ben Arfa fait figure d’exception. Par son talent, il devient un dilemme pour ses entraineurs qui doivent fonder leur collectif autour de lui. En effet, s’il est irrégulier, sa vision du jeu, sa technique et ses percées le rendent indispensable.

Énervant par moment, génial à d’autres : le dribbleur procure toutes sortes d’émotions aux supporters et décide du cours du match. Lors de certains, le numéro 18 est capable de sublimer les qualités de ses partenaires, comme contre le Betis au retour ou à Lyon, de conserver précieusement la balle, d’orienter le jeu et de faire gagner le match à son équipe. A d’autres, notamment à Reims,  ou Kiev, face à l’immobilisme de ses équipiers, il échoue à percuter et perd des ballons finissant parfois dans les filets de Thomas Koubek. Voilà tout le paradoxe d’un joueur autant adulé que conspué, dans chaque club où il est passé. Malgré tout, cette saison Julien Stéphan lui donne toute sa confiance. Avec 20 matchs, il est le 3e joueur le plus titularisé, depuis l’arrivée du coach rennais, à égalité avec Edson Mexer et Benjamin Bourigeaud.

Passionné de foot, Thibaud Leplat est un philosophe et auteur qui connait bien Hatem Ben Arfa. L’attaquant a d’ailleurs préfacé son dernier livre La magie du football (Editions Marabout). Entretien.

Comment jugez-vous la performance de Ben Arfa jeudi soir ? Depuis son arrivée à rennes ?

Je trouve Hatem disponible pour ses coéquipiers, très en jambe physiquement et dans une très bonne période de sa carrière. Contre Arsenal, il a su apporter une aisance technique et une conservation de balle intéressante dans un contexte collectif très difficile. Néanmoins, je dois aussi dire que depuis son arrivée à Rennes, l’animation proposée par l’équipe, son jeu systématique en profondeur sur les côtés, empêche Hatem de donner libre cours à ses qualités techniques. S’il est indispensable pour son équipe dans les phases de possession, il est paradoxalement assez peu sollicité dans les phases de transition offensives, ses coéquipiers privilégiant souvent la solution en profondeur Sarr ou en transversale plutôt que le jeu court dans les pieds. Or, c’est dans ce registre de passes courtes, d’appuis et de jeu de possession qu’Hatem est le plus performant, à l’image de sa période à Nice.

Considérez-vous qu’il ait trouvé sa place au sein du collectif de Julien Stéphan ?

Sans conteste Hatem rayonne sur toute l’équipe et sur tout son club. Ses avis comptent, son football pèse beaucoup auprès de ses coéquipiers. Il fait figure de « grand frère » pour nombre d’entre eux. Mais footballistiquement il est assez éloigné de ses coéquipiers. Très peu voient le football de la même manière que lui. S’il faut noter quelques améliorations dans la construction du jeu depuis quelques semaines, les relances courtes pour construire de l’arrière en remontant ligne par ligne, le football dans lequel Hatem est le plus décisif, sont encore trop épisodiques pour permettre à Rennes de véritablement poser son jeu et donner les clés à son leader technique. Denoueix dit souvent que pour que des joueurs s’entendent bien sur un terrain, ils doivent penser de la même façon, voir le football de la même façon. On peine à voir la vision commune entre des joueurs comme Bourigeaud, Da Silva, Sarr et Ben Arfa. Certains trouvent cette équipe polyvalente. Moi je la trouve incohérente. C’est un problème structurel et philosophique de conception de l’effectif. On l’a très bien vu au match retour contre Arsenal. Les joueurs ne savaient pas s’il fallait jouer court, garder le ballon au milieu ou lancer Sarr dans la profondeur et prier pour qu’il en attrape une. Compte tenu de la qualité des milieux de terrain rennais, on en était en droit d’attendre beaucoup plus de jeu de construction court. Malheureusement on a vu plus de passes en profondeurs que de une-deux ou de triangles. Ce constat est valable pour toute la saison écoulée.

 

Il est auteur de 7 buts cette saison, dont 3 penaltys, pour 5 passes décisives en 31 matchs, est-ce assez pour un joueur de son standard ?

Ce genre de comptabilité n’est jamais la plus pertinente pour comprendre le poids d’un joueur dans une équipe. Hatem est sans conteste le joueur que tout le monde attend, sur lequel tous se reposent et le centre de l’attention médiatique. Il ne peut donc être jugé uniquement sur des critères sportifs. Hatem est un joueur au statut complètement original à Rennes et dont les avis comptent beaucoup tant pour ses coéquipiers que pour sa direction. S’il fallait se pencher néanmoins sur les statistiques, il faudrait aussi compter le nombre de poteaux et transversales touchés, 6 si ma mémoire est exacte et le taux de dribbles réussis, le deuxième le plus important en Europe derrière Neymar et en ayant joué le double de matchs. Hatem a suscité la curiosité de tous les clubs que Rennes a rencontré. Quique Setien, coach du Betis qui a battu cette saison le Real et le Barça, parle d’un joueur « de classe mondial », et a permis qu’on parle de cette ville et de cette équipe dans toute l’Europe. L’influence ne se mesure pas seulement au nombre de « passes décisives » si tant est que ce terme veuille dire quelque chose.

Son rendement défensif a été critiqué aussi, mais peut-on en attendre plus de lui sur ce point de vue-là ?

Les observateurs les plus attentifs constateront qu’au contraire il est souvent le premier joueur à déclencher le pressing, à diriger son équipe sur le terrain pendant les matchs eux-mêmes. Il est régulièrement en discussion avec son entraîneur au bord de la pelouse pour évoquer des options tactiques. Peu de gens le savent, mais Hatem est régulièrement consulté par Stéphan pour discuter des choix tactiques. Il est souvent celui qui insiste pour placer le pressing très haut sur le terrain. Cette stratégie a très bien marché contre le Betis au retour ou contre Arsenal à l’aller. Défendre haut, en « gniaquant » le plus tôt possible est un principe qu’Hatem a appris de Claude Puel et qu’il transmet régulièrement à Stéphan. Hatem est un homme qui aime parler football, tactique, jeu. Pour les entraîneurs qui acceptent de s’y risquer, certains le voient souvent comme une remise en question de leurs prérogatives, la conversation avec un joueur de ce calibre est toujours très enrichissante pour l’un comme pour l’autre. L’intelligence de Stéphan est d’avoir libéré Hatem plutôt que tenter de l’enfermer dans un carcan tactique.

Le dilemme rendement offensif/pressing pour un joueur comme lui est-il encore plus difficile à notre époque ?

Le pressing est une affaire collective et de gestion des temps de possession. J’ai tendance à penser comme Guardiola, à savoir que plus on défend haut et plus rapidement on déclenche le pressing, moins l’effort est long et plus la fraîcheur pour la phase offensive est conservée. Si le pressing n’est pas l’affaire de toute l’équipe mais seulement de 2 « ratisseurs » alors, oui, l’effort semble surhumain et il n’y aura que quelques surhommes capables de maintenir l’effort, par ailleurs inutile car individuel, tout un match. Presser ce n’est pas tacler dans le vide où tout à coup se mettre à sprinter vers un défenseur central. Le pressing est une affaire d’intelligence collective. Pour reprendre Suaudeau, pour apprécier la qualité et la force mentale d’un groupe, regardez comme il défend.

Est-ce que c’est un profil qui est voué à disparaitre dans le futur ?

Le profil de milieu créateur est un profil en perpétuelle disparition parce qu’il incarne l’idéal d’un football offensif sans contrainte technique ou physique. Pour parler d’Hatem plus précisément, il a souvent été cantonné à un rôle de « génie esseulé », c’est-à-dire de dribbleur au milieu de joueurs disciplinés. Or cette étiquette, à mon sens, lui a fait beaucoup de mal et est très éloignée de la réalité de son style. S’il a démarré comme joueur de côté, il s’est toujours trouvé plus à l’aise en organisant le jeu. Ceci, pour la bonne et simple raison qu’Hatem a besoin du ballon pour exprimer son talent. Plus il touche le ballon et mieux l’équipe joue. Paradoxalement, plus il est au centre de la circulation, moins il a besoin de dribbles pour débloquer une situation et plus il est concentré. Regardez sa période à Nice. La consigne de Puel était simple : on joue haut, tu peux dribbler mais à 2 conditions : Avoir à côté de toi des joueurs qui te servent de leurres, d’où la nécessité d’un bloc haut et à 20 ou 25 mètres des buts et pas dans le rond central, pour ne pas risquer une perte de balle dangereuse. Le problème, lorsqu’il joue dans une équipe comme Rennes actuellement, c’est que les ballons lui arrivent peu. Du coup, quand il arrive (toutes les 3 à 4 minutes… imaginez un Barça où Iniesta ne toucherait le ballon qu’une fois toutes les 4 minutes, c’est une folie…) il a tendance à le garder et ses coéquipiers à le regarder jouer sans solliciter de dédoublements. Du coup, Hatem vient chercher le ballon beaucoup trop bas. Conséquences : il s’épuise à vouloir éliminer 2 à 3 rideaux défensifs tout seul et risque de perdre le ballon dans une zone dangereuse.

Lorsqu’on utilise un 10 comme lui, est-on est obligé de prendre le risque de se dire : il ne va pas nous être utile pour mener un pressing mais il peut être décisif et nous faire gagner le match ou existe-t-il un schéma tactique qui permet de réduire ce risque ?

Cantonner Hatem à un rôle de « dernier passeur » est un non-sens. Quand vous avez une telle qualité technique de conservation de balle, une telle capacité à éliminer et à voir le jeu avant les autres, le seul moyen c’est de lui donner tous les ballons dans les pieds. Dans ce Rennes, c’est assez curieux de voir Grenier (même si ces dernières semaines il a modifié son jeu) s’obstiner à réaliser des transversales sur les côtés, à vouloir passer au-dessus de la ligne de milieu devant lui; ou bien de voir Da Silva balancer des ballons en chandelle, en touche, à tourner le dos au jeu quand son gardien a le ballon dans les pieds, à ne pas parvenir à « nettoyer » la sortie de balle, quand vous voyez donc des joueurs d’une même équipe pratiquer un football très différent c’est inquiétant. A Nice, Hatem était plus à l’aise dans le jeu parce qu’il avait derrière lui Le Marchand, Seri et Koziello à côté de lui. Ces types voyaient le football de la même façon. C’est la clé d’un recrutement réussi : la cohérence. Le poste d’Hatem évolue vers celui d’Interior comme on dit au Barça, c’est-à-dire un poste à la Iniesta (en 8 donc plutôt que 10) ou à la Kocsis dans la Hongrie de 54. Légèrement plus en retrait que Messi mais beaucoup plus présent dans la construction. Bref, le poste d’Hatem, c’est avoir le ballon le plus souvent possible et organiser sa circulation. Hatem n’est pas un poumon pour le jeu mais son cœur à proprement parler. L’axiome cruyffien est simple : votre meilleur joueur est celui qui doit toucher le plus souvent le ballon. Trouvez-lui ensuite une animation qui soit en cohérence avec ce principe.

Hatem Ben Arfa est-il une sorte de compromis à variante aléatoire ? Notamment avec le Double pivot André-Grenier qui a déjà montré par le passé des signes de faiblesses face aux « gros » clubs.

Par rapport à Lamouchi (école DTN du béton), Stéphan (école Gourcuff père) s’est tout de même démarqué en ne faisant pas de lui la variable d’ajustement offensive. Sur la feuille de match il y a Hatem et 10 autres joueurs. Compte tenu de l’effectif et des ambitions de Rennes, c’est le minimum. Mais pour répondre à votre question, tout dépend de la cohérence de votre équipe. L’idéal pour moi c’est un double pivot Grenier-Bourigeaud. Mais si je puis me permettre la principale urgence de recrutement pour Rennes se situe plutôt en défense centrale. Pour pouvoir jouer un football offensif et attrayant, la priorité consiste à trouver une défense centrale capable de nettoyer les sorties de balle, imposer son rythme au match, apporter offensivement de manière ponctuelle. C’est un profil assez peu recherché par les clubs de Ligue 1 mais très couru à l’étranger. Il y a de bonnes affaires à faire pour quiconque pense le football de cette façon. Un des problèmes en phase offensive de ce Rennes c’est l’absence d’apport au milieu. En gros quand Grenier descend chercher le ballon il y a alors systématiquement 5 joueurs rennais dernière le ballon (Grenier + toute la défense) alors que Rennes a le ballon en sa possession. C’est difficile ensuite de construire le jeu avec uniquement 3 joueurs disponibles (Sarr et Niang participant assez peu à la construction) contre 4 ou 5 joueurs adverses en position défensive. Le rapport de force est toujours défavorable et, sauf miracle réalisé par Hatem, tout devient très prévisible. Le premier recrutement de Cruyff-entraîneur quand il arrive à Barcelone c’est Ronald Koeman, pas Romario ni Stoichkov, pour pouvoir servir à la fois de rampe de lancement, de mener de jeu en défense, de premier milieu. Paradoxalement, le plus important dans une équipe offensive ce ne sont pas ses attaquants mais ses défenseurs.

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