mer. Nov 20th, 2019

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Mais on le dit quand même

[CDM 2018] L’absurde triomphe français

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Il y a un peu plus de dix jours, les Bleus menés par Didier Deschamps accrochaient une deuxième étoile à leur blason en se plaçant sur le toit du monde. Par-delà les débats, parfois enflammés, sur la qualité de jeu de cette Equipe de France, la bande de Pogba et Griezmann a su aller chercher son Graal faisant office de libération après la désillusion de 2016 à domicile. Face à une valeureuse et très joueuse équipe de Croatie, il n’aura finalement fallu que 6 petites minutes aux Bleus pour mettre à terre leur adversaire, le temps de voir Pogba puis Mbappe inscrire les 3e et 4e buts respectivement synonymes de libération et de triomphe.

Chahutés avant le début du mondial et à l’issue de la phase de poules, les Bleus sont donc rentrés en France en héros. En face d’eux, ils ont trouvé une liesse populaire rarement vue dans le pays. Pour un nombre important des membres de la génération 1990-2000, génération à laquelle appartiennent bon nombre des joueurs titrés sur la pelouse du stade Loujniki, cette deuxième étoile est effectivement tout à la fois une manière de vivre soi-même un triomphe planétaire en même temps qu’une manière de tuer symboliquement le père. Cette génération n’aura plus à écouter ses pères, ses mères, ses frères, ses sœurs raconter comment l’été 1998 fut beau. Vingt ans après la première étoile – durée qui correspond presque ce qu’on entend communément par une génération – la France avait de nouveau l’occasion de faire la fête. Pourtant, celle-ci ne fut pas complète et, une fois la brume des fumigènes dissipée, le constat peut être glaçant.

La communion confisquée

 

De nombreuses lignes ont été écrites sur la manière dont Emmanuel Macron s’est mis en scène avant, pendant et après la finale de la coupe du monde. Il ne me parait pas pertinent de revenir sur ce point-là même s’il est évident qu’il est éminemment lié à la confiscation de la communion au retour des héros de Russie. Plutôt que de s’attarder sur le locataire de l’Elysée, il me parait plus intéressant de regarder de l’autre côté, de celui de cette foule en liesse qui n’a pas pu communier avec ceux qui l’ont fait rêver durant un mois en Russie. C’est parfois au détour d’une image que l’on prend conscience d’un bouleversement majeur et, à mon sens, la photo du bus à impériale des néo-champions du monde descendant les Champs Elysées dans un couloir qui lui était réservé fait partie de ce genre d’images symboliques qui disent bien plus que les seuls éléments présents sur la photo.

En regard de l’immense attente populaire que revêtait ce défilé, il est euphémique de dire que la descente très rapide des Champs Elysées par le bus des joueurs est un fiasco total. Il est désormais quasiment acté que c’est Emmanuel Macron qui a exigé que le bus accélère et c’est pourquoi la communion n’a pas été pleine. Le Canard Enchainé, dans son édition de cette semaine, a effectivement révélé que les joueurs étaient censés présenter la coupe aux supporters depuis l’hôtel le Crillon. Pressés depuis tôt le matin sur les Champs Elysées, sous une chaleur étouffante, les supporters présents ont donc dû se contenter d’un passage très rapide du bus sans même que la coupe n’ait été brandie. Il ne me parait pas exagéré de voir dans ce qu’il s’est passé, une forme de privatisation pure et simple de l’évènement le plus populaire qui soit, privatisation qui s’est terminée par une dispersion au gaz lacrymogène des derniers supporters attendant les joueurs au Crillon.

 

L’appel ignoré

 

Par-delà cette liesse populaire mise à mal et cette communion confisquée, il y a, me semble-t-il, plus grave dans ce qui constitue les réactions au triomphe des Bleus en Russie. Peu de temps avant la compétition, un guignol du paysage audiovisuel avait affirmé que les clubs amateurs ne servaient à rien, ne semblant pas savoir que l’extrême majorité des joueurs professionnels font leurs classes dans lesdits clubs amateurs. Ce qui pourrait n’être que la prise de parole d’une vile personne aimantée par le buzz semble malheureusement être une vision partagée dans les plus hautes instances. Je l’ai dit plus haut, celui que nous avons vu partout dans les jours qui ont suivi la victoire française était Emmanuel Macron, ce qui signifie donc de facto que Laura Flessel, ministre des Sports, était bien invisible.

Il y a une semaine, devant le Sénat, madame Flessel a pourtant lâché une petite bombe à l’encontre du sport amateur et donc des clubs de football amateurs. En affirmant que ce n’était pas à l’Etat de financer le sport amateur, le gouvernement ne dit pas autre chose aux clubs amateurs que de se débrouiller par leurs propres moyens – qui sont faméliques. Après avoir supprimé les emplois aidés qui étaient utiles aux associations, le voilà qui met presque à mort le football amateur, d’autant plus que la FFF semble bien peu encline à le financer préférant conserver le magot.


Pour aller plus loin : SOS, football amateur en détresse, publié sur UltimoDiez


A l’appel du monde amateur, le gouvernement et le monde professionnel n’opposent finalement que mépris et morgue. « L’absurde, écrit Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe, naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. C’est cela qu’il ne faut pas oublier ». Nous voilà jetés en plein absurde camusien alors même que le football, amateur en particulier, possède un très fort rôle de liant social.

Actuellement, l’équipe de France U19 est en demi-finales de l’Euro après deux démonstrations face à la Turquie et l’Angleterre mais si le football amateur continue à être mis à mal de la sorte, il se pourrait bien que la formation française en subisse durablement les conséquences. Dans leur titre Après la fête, les rappeurs d’IAM décrivent bien la situation dans laquelle le football français pourrait se retrouver dans quelques années : « Après la fête tout s’estompe / Y a plus un bruit, on tourne la page / Les chaises se vident, au revoir tout le monde / La réalité revient, on peine à porter la charge ». Prenons garde à ce que la charge ne devienne pas si lourde qu’elle finisse par nous écraser, n’est pas Atlas qui veut.

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