mar. Oct 15th, 2019

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

Coupe du monde féminine, le risque de l’instrumentalisation

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Alors que le premier tour de la coupe du monde féminine de football s’est terminé hier et que la compétition marque deux jours de pause avant le début du tableau final, il est possible de tirer quelques premiers enseignements de la compétition. Des favorites (Allemagne et Etats-Unis principalement) qui ont bien tenu leur rang à la qualification que l’on pourrait décrire comme étant un trompe-l’œil de l’équipe de France – 3 victoires pour la première fois de leur histoire en 1er tour de coupe du monde pour les Bleues mais deux matchs immensément poussifs et des victoires très heureuses grâce à la VAR face à la Norvège et au Nigéria – en passant par quelques belles surprises, cette coupe du monde comporte tout le sel qui fait le propre de ces compétitions.

Toutefois, le principal enseignement que l’on peut tirer de ces deux premières semaines de compétition dépasse, me semble-t-il, allègrement le cadre du simple terrain. Celui-ci me parait être le grand enthousiasme qui entoure la compétition. Alors que de nombreux et légitimes doutes planaient sur la faculté de la France de se mettre au diapason d’une telle compétition – en regard du poids très faible de la pratique féminine du football dans le pays – l’intérêt et l’enthousiasme sont bien présents ainsi qu’en témoignent notamment les audiences des matchs des Bleues (pour l’anecdote, TF1 avait vendu à un prix bien trop faible les tranches de publicité lors du premier match). Il faudra évidemment voir à quel point cet enthousiasme demeurera dans le cas où l’équipe de France serait éliminée, ce qui au vu du tableau pourrait très rapidement arriver, en même temps qu’étudier les inscriptions féminines la saison prochaine dans les clubs mais il est indéniable que quelque chose se produit. Comme toujours dans pareil cas, l’instrumentalisation à tout va n’est jamais loin.

Le sexisme primaire

Il y a tout d’abord – c’est à la fois le plus simple et le plus confortable à dénoncer – un sexisme qui entoure cette compétition. Dans une société toujours aussi patriarcale il n’est guère étonnant de voir que les métaphores utilisées par certains pour décrire la pratique féminine de football soient encore et toujours liées à des vieux clichés sexistes (la maille, le tricot, la douceur pour ne citer qu’eux). Pour peu que l’on se promène sur les réseaux sociaux, l’on voit effectivement rapidement jaillir des saillies aussi sexistes qu’abruties, de grandes déclarations prétendant que les femmes sont de manière innée moins capables que les hommes de pratiquer un football léché. S’il est vrai que le niveau laisse parfois à désirer, notamment dans le cas des gardiennes, c’est avant tout pour d’autres raisons que nous développerons par la suite.

L’une des raisons principales de ce déferlement de sexisme tient selon moi au fait que, pour la première fois, une compétition féminine de football est autant placée en lumière. Il y a certes tous les quatre ans les Jeux Olympiques mais la couverture de la compétition féminine de football est sans commune mesure avec la couverture actuelle de la coupe du monde si bien qu’il semblerait que certains ne regardent les matchs qu’en attendant une erreur technique ou un élément drôle pour le mettre en avant et ainsi déverser tout leur fiel. Il va sans dire que de telles attitudes sont tristes pour ne pas dire pathétique, après tout si l’on considère le football pratiqué par les femmes comme horrible à regarder il est, je crois, tout à fait possible de ne pas le regarder.

L’effet miroir

Il y a cependant une autre instrumentalisation depuis le début de la compétition. Si elle est plus insidieuse et plus feutrée, il me semble qu’il faut la dénoncer avec autant de vigueur. Depuis le début de la coupe du monde, nous voyons en effet fleurir chez certains une critique larvée du football professionnel masculin, émanant souvent de personnes qui n’ont sans doute jamais regardé de football féminin avant ce mois de juin et n’en regarderont certainement plus après le 7 juillet (ou après l’élimination des Bleues). Cette manière détournée de cracher sur des millions de personnes caricaturées en supporters beaufs parce qu’ils sifflent ou huent l’adversaire, tout ceci a été écrit, est d’un ridicule sans nom et surtout d’une lâcheté rare car non contents de ne pas assumer leur mépris de classe ces tristes personnages se servent de la coupe du monde féminine comme d’un paravent pour critiquer d’autre formes de football.

Il est assez fatiguant, pour ne pas dire plus, de voir certains comparer à longueur de temps le football pratiqué par les hommes et celui pratiqué par les femmes. Ce faisant, ces personnes ne semblent pas se rendre compte qu’ils sont l’exact pendant de ceux qui, par sexisme, s’évertuent à mettre la focale sur les erreurs techniques en expliquant que celles-ci n’arrivent jamais du côté des hommes. Cette tendance folle à l’uniformisation et la tentation de faire converger ces deux types de football qui n’ont pas les mêmes caractéristiques (quand bien même il y a des centaines de subdivisions au sein même de la pratique masculine/féminine du football) devient proprement insupportable quand, dans le même temps, ces personnes s’offusquent d’un traitement médiatique supposément dur à l’égard des Bleues après le match très poussif contre le Nigéria, oubliant par la même occasion que l’équipe de France masculine a été fortement critiquée (à raison selon moi) avant de devenir championne du monde. Ce n’est rendre service à personne et surtout pas aux équipes féminines que de mettre un voile pudique sur les problèmes qu’elles rencontrent.

Sortir du manichéisme

Comme souvent en pareille situation, le plus grand enjeu et la chose la plus compliquée est de réussir à sortir de cette ornière où l’instrumentalisation et les caricatures grèvent le débat en l’hystérisant. Tout agit, en effet, comme s’il était impossible de pointer les retards du football pratiquée par les femmes à l’heure actuelle au prétexte que cela serait la preuve d’un sexisme patenté. Il me parait pourtant clair aujourd’hui que sur bien des aspects les équipes féminines peuvent s’améliorer pour approcher le niveau de jeu des équipes masculines. A cet égard il me semble que la problématique des gardiennes est la plus prégnante tant leur niveau semble éloigné de leurs homologues masculins (FranceInfo a d’ailleurs fait un excellent article à ce sujet).

Alors l’on peut se contenter de ricaner en face de ces problèmes rencontrés par les équipes féminines et se vautrer dans une espèce de sexisme à la fois essentialisant et grotesque mais l’on peut également essayer de comprendre les raisons profondes d’une telle différence de niveau. Lorsque l’on voit certaines stars, comme la ballon d’or Ada Hegerberg refuser de se rendre en sélection en raison du peu de moyens alloués à l’équipe nationale féminine, l’on comprend assez rapidement les raisons d’une telle différence de niveau. La professionnalisation encore partielle, le manque de centres de formation en nombre et plus prosaïquement le manque de moyens mis dans la pratique féminine du football expliquent en grande partie ces différences de niveau. L’on peut se contenter de geindre sur les salaires des femmes en faisant semblant de ne pas comprendre que, dans le football comme dans bien d’autres secteurs, en l’absence de régulation forte et de réel volontarisme politique c’est le capitalisme le plus sauvage qui prévaut et donc que les revenus vont aux hommes parce que c’est ce football qui en génèrent le plus mais il me parait plus pertinent de se battre pour l’instauration de règles beaucoup plus strictes permettant le développement de la pratique féminine du football en exigeant, peut-être, que les clubs professionnels masculins participent à ce financement ou en forçant les fédérations à cesser l’hypertrophie en faveur des professionnels masculins. Finalement, les problématiques se rejoignent entre les amateurs et les féminines : des fédérations bien plus à l’écoute, en particulier en France, des doléances des professionnels masculins que du reste alors même que le rôle d’une fédération devrait être d’œuvrer pour un rééquilibrage.

Crédits photo: RTL

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