ven. Août 23rd, 2019

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

De la déshumanisation des jeunes footballeurs

5 min read

Parmi les nombreuses révélations effectuées dans le cadre des Football Leaks, il en est qui provoquent des haut-le-cœur plus puissants que d’autres. Il n’est évidemment pas question de remettre en cause le caractère profondément injuste et immoral du « dopage financier » mais, pour dire les choses un peu simplement, celui-ci ne brise pas des vies. A l’inverse, le fichage ethnique ( traité hier) ou la traite des jeunes joueurs provoquent ce genre de nausées diffuses qui donnent envie de tout casser et provoquent un sentiment de colère terrible. Si le fichage ethnique soulève le cœur, il ne me parait pas exagéré de voir dans le traitement réservé aux jeunes joueurs – en particulier ceux issus d’Afrique – l’abomination la plus horrible révélée par les Football Leaks.

Il y aurait matière à dire sur le contournement des règlements et les rémunérations déguisées aux parents fournies par les clubs mais bien des articles de Mediapart traitent le sujet de manière excellente. Ce qui soulève l’indignation à la lecture des procédés utilisés par bien des clubs – il ne s’agit pas ici de pointer du doigt Aspire, Right to dream ou bien les pratiques du PSG ou de l’AS Monaco en cela que c’est à un système qu’il faut s’attaquer – c’est précisément que la question des jeunes joueurs semblait être l’un des chevaux de bataille de la FIFA qui a légiféré sur la question et sanctionné certains clubs mais qui continue de garder les yeux grands fermés face à la déshumanisation progressive de ces joueurs.

 

Football et néocolonialisme

 

Bien que la problématique des jeunes (voire très jeunes) joueurs ne concernent pas uniquement le continent africain, il me parait important d’effectuer un focus sur le traitement des jeunes joueurs africains. Pour parler de la propension des pays occidentaux à drainer les diplômés du continent africain, l’expression d’exode des cerveaux a été inventée. Il me semble que nous vivons une dynamique similaire d’un point de vue footballistique en cela que les clubs du Vieux-Continent viennent chercher les joueurs africains de plus en plus jeunes afin de les verrouiller en quelque sorte. Craignant de ne plus pouvoir acheter tel ou tel joueur une fois que celui-ci se sera révélé dans un autre club, les clubs préfèrent leur mettre la main dessus très tôt quitte à les laisser sur le bord de la route ensuite – nous reviendrons sur cette question dans la partie suivante.

Cette course à l’armement précoce, puisqu’il faut bien l’appeler ainsi, a des effets néfastes non seulement sur les joueurs déracinés mais aussi pour le football africain dans sa globalité. Il est de notoriété publique que certains présidents de fédérations africaines détournent les fonds destinés à abonder la construction ou la rénovation d’infrastructures sportives mais l’état de délabrement des infrastructures ne s’explique pas que par cette raison. Il est effectivement prévu dans le cadre de transfert qu’une commission (certes infime mais sur des montants élevés les chiffres deviennent vite important) soit reversée aux clubs formateurs d’un joueur. Mettre le grappin sur un jeune avant même qu’il ait été formé coupe ainsi les vivres à bien des clubs et des pays africains qui auraient bien besoin de ces fonds pour accroître leur développement. En somme, cette dynamique contribue à accentuer les inégalités entre l’Afrique et l’Europe.

 

 

 

L’homme fait objet

 

Au-delà de la question latente du néocolonialisme, l’autre conséquence abjecte de la traite des jeunes footballeurs réside évidemment dans le fait que lesdits jeunes footballeurs se retrouvent transformés en objet de spéculation. Je l’ai dit plus haut, les clubs sont désormais attirés par les plus-values gargantuesques qu’ils peuvent effectuer en vendant des jeunes joueurs tant l’inflation sur les montants de transferts est grande. En ce sens, il devient intéressant pour les clubs d’attirer le plus grand nombre possible de jeunes joueurs quitte à payer d’une manière ou d’une autre les parents ou bien à détourner les règles de la non-rémunération des jeunes joueurs dans la mesure où si un seul joueur devient performant il pourra être revendu plusieurs millions voire dizaines (voire centaines dans les cas les plus rares) de millions d’€, justifiant ainsi l’investissement initial et permettant au club de faire un généreux profit.

Le corollaire de cette poursuite du profit à tout prix est sans conteste l’industrialisation du recrutement des jeunes joueurs. En d’autres termes, les clubs sont désormais prêts à tout pour avoir le nombre le plus important de jeunes joueurs au sein de leur centre de formation et tant pis si cela constitue un déracinement et un déchirement pour lesdits joueurs. Tant pis surtout, si cela veut dire en laisser la grande majorité sur le bord de la route parce qu’ils ne sont pas assez performants. Finalement les jeunes joueurs, spécifiquement les jeunes africains, sont pareils à des objets dans lesquels on investit peu en espérant que le prix va s’envoler et que l’on jette prestement à la poubelle dès lors que l’on a pris conscience qu’il n’y aura pas de plus-value. L’on pourrait même dire que l’on voit se répéter le vieux schéma de l’esclavage à ceci près que l’on fait miroiter aux jeunes des rêves de grandeur et de richesse. On ne compte plus effectivement le nombre de jeunes joueurs africains déracinés de leur continent puis bringuebalés d’un bout à l’autre du Vieux-Continent sans qu’ils ne comprennent très bien ce qui leur arrive. Et je ne parle même pas de ceux que l’on abandonne purement et simplement à la rue sitôt que l’on a compris qu’ils ne rapporteront rien. Finalement, là encore, le football ne fait que reproduire l’obscénité du capitalisme prédateur qui presse comme un citron les individus jusqu’au moment où, devenus inutiles, il s’en débarrasse. On se croirait revenu à l’époque de Bismarck qui souhaitait placer la retraite à l’âge de l’espérance de vie des ouvriers. Devenus des simples chiffres dans un tableau Excel, les jeunes joueurs de foot ne sont plus réellement des êtres humains, simplement des variables d’ajustement d’un modèle odieux.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Copyright © All rights reserved. | Newsphere by AF themes.